mercredi 27 novembre 2013

Explication de texte : Dans le ventre de la terre


Bonjour à vous !

On parcourt aujourd'hui un texte qui a une place particulière dans l'ensemble de ma production. Elle répond en fait à une musique qui a été présente en moi depuis mes 5 ans, lorsque j'ai découvert le jeu Illusion of Time (Illusion of Gaia en version NTSC). Je ne le savais pas encore à cette époque, mais la mélodie d'une des chansons m'avait marqué. Dès que je l'entendais, j'en avais des frissons. Aussi, elle m'évoquait des rêves, une quiétude. Grâce à Internet, j'ai pu retrouver cette musique légère, céleste au point d'en être galactique : In the Earthen Womb.
Le moment où l'on découvre cette musique dans Illusion of Time est assez significatif. Afin de sauvegarder la partie, on doit entrer, par un portail, dans un lieu spatial et parler à une statue. Pour une raison qui m'échappe, la statue nous demandait : "Veux-tu continuer ton périple ?". Si l'on répondait par la négative, elle nous disait : "Alors, repose-toi". Le personnage disparaissait, il ne restait alors que ce lieu, avec cette statue, sur un décor qui défilait et se répétait, avec cette musique. Rien d'autre. 
Comme si nous avions pénétré dans le néant.


Si j'explique cela, c'est parce que ça soutient le texte qui porte le titre de cette musique. L'idée du texte m'est apparue au moment où je m'endormais. Cette musique se jouait dans ma tête, des phrases se sont agencées. A mi-chemin entre le sommeil et un état conscient, j'ai saisi mon carnet pour poser ces phrases. J'ai conservé l'aspect lapidaire des mots lancés à la va-vite. J'ai un peu arrangé quelques phrases, mais la base était là : un texte à la charnière, un peu mystérieux, en prose poétique.
Nous restons sur une observation de l'existence. Après avoir vécu, il ne reste plus qu'une ultime expérience : celle de l'extinction, de l'évanouissement, revenir "à l'état de matière pure", en opposition à l'état "d'agrégat d'atomes conscients". La vision que j'avance ici est assez atomiste : nous ne sommes qu'un agencement particulier d'atomes qui nous permet d'avoir une conscience. Je ne suis pas les préceptes de cette école, mais - et je pense que vous l'avez compris - j'emprunte une partie de leur pensée matérialiste qui, en un sens, rassure. Comme le dit Lucrèce, elle enlève la peur des dieux, de courroux inexpliqués, d'un déterminisme déprimant. Nous avons des limites, bien entendu, mais aussi un libre-arbitre que notre matière nous permet de réaliser.
Dans ce texte se trouve le fait d'accepter la mort : encore une fois, même si c'est douloureux de lui faire face, l'ignorer ne fera que repousser l'échéance. En tant qu'être, "il faut que [l'on s'éteigne] pour avoir tout connu", pour revenir entièrement dans l'énergie de l'univers. Parfois, même la Bible fait preuve d'atomisme lorsqu'elle enseigne : "Souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière." Nous venons au monde par une rencontre d'éléments primaires, nous le quittons en répandant notre matière, en nourrissant la terre et le ciel. Ici se trouve, à mon sens, l'idée de vie après la mort : ce qui constitue notre corps, notre matière, ne disparaît pas. Elle se modifie, se disperse, se réagence. 


Ainsi j'affirme que cette expérience finale ne profite qu'au vide que nous ne voyons pas, comme une sagesse que le temps préserve farouchement. De fait apparait ce qui rend la vie mystérieuse, mais qui lui confie aussi toute sa puissance : sa vacuité. La série "Bref" résumait les choses de manière comique : "Dans la vie, au début on naît, à la fin on meurt. Entre les deux il se passe des trucs." Mais, effectivement, entre les deux nous vivons et, comme dit dans l'explication de "Danse-Mort", nous ressentons, nous jouissons. Saisissons ce que la vie nous apporte, en toute simplicité : l'émotion pure purgée de toute peur. Se savoir soumis au temps, apprendre à prendre du recul, pour mieux apprécier ce que l'on a.

samedi 23 novembre 2013

Explication de texte : Danse-Mort

Le temple d'Apollon à Delphes, sur lequel se trouvait l'inscription "Gnothi seauton" ou "connais-toi toi-même"


Bonne journée à tout le monde !

Après le "Triptyque" et l'écriture de "Nuit", j'ai eu un passage à vide expliqué dans "Recherche" : je cherchais ce sur quoi je pourrais écrire. Un jour que j'allais faire des courses, je repensais à mon premier recueil, qui commençait avec une idée de "Marche-ombre", c'est à dire celui qui foule les ténèbres en quête de quelque chose. Je voulais reprendre quelque chose de ce type, mais selon les derniers textes écrits. Comme le thème de la vie et de la mort émergeaient peu à peu, j'ai pensé à "Danse-Mort", dans une idée de "voir la mort en face, et l'accepter enfin".
A côté de ça, j'ai voulu rendre quelque chose de proche du genre de l'essai en restant le plus léger possible. J'ai adapté mes habitudes d'écriture à cette approche différente. Du coup, je me suis inspiré de plusieurs textes, tels que l’Éloge de la Folie d’Érasme, les Pensées de Blaise Pascal, le De Rerum Natura de Lucrèce ou les Essais de Montaigne.


Le texte débute ainsi sur une considération du temps, base de toute pensée autour de la vie et de la mort. Cela permet de dégager l'idée de subjectivité qui sera observée par la suite. En premier lieu, cette idée de base amène à la mort. Le rapport entre l'homme et la mort constitue la base de toute religion et toute spiritualité, car il touche l'essence même du mystère de l'existence. Pour progresser dans la réflexion, j'invite le lecteur à plonger dans une ambiance antique. A la manière de certaines de mes lectures, je pose le décor de façon significative autant que je me situe dans un réseau de penseurs - en aucun cas je ne me compare à eux, simplement j'affirme m'inspirer de leurs travaux. Je mets ainsi en avant Hésiode, qui a inspiré Virgile. Diogène, lui, est cité parce que je trouve le personnage formidable - même si son image a été modifiée par l'histoire. Planter un tel environnement, qui semble lointain pour nous, me permet la fantaisie d'imaginer les philosophes au centre d'une arène dans laquelle s'opposent leurs concepts. Mais cette véhémence dans la défense des idées, elle, peut toujours se retrouver aujourd'hui. Les pensées traversent le temps : elles se trouvent d'ailleurs modifiées par d'autres pensées qui se sont développées ailleurs, sans que le cœur méditerranéen de l'Antiquité n'en sache quoi que ce soit. Je parle ici des sagesses orientales. Parce que si Socrate a défini le "connais-toi toi-même" dans l'idée que l'esprit n'est pas inatteignable mais au sein de l'être, cette pensée a aussi émergé du côté de l'Inde auprès du bouddhisme.

J'ai souhaité symboliser la violence de la défense des concepts par l'idée d'orage de guerre. Souvent s'échauffent les esprits quand il y a discorde. Du coup, en jugeant bien défendre les dieux que l'on dit servir - sachant que toutes religions incitent à la paix et à l'union des hommes -, on se trompe lorsqu'on fait couler le sang des "hérétiques". Comme l'affirme Érasme par le biais de la Folie, ce qui est sage aux yeux des hommes est folie aux yeux des dieux. C'est cette idée que je reprends ici : la guerre servirait à défendre la paix ? Ici se trouve "l'impardonnable meurtre".

En effet, peu importent les conceptions autour de la vie et de la mort, le temps agit. Bien au-delà de tous les concepts que l'on peut concevoir, il y a l'action du temps. Rien ne sert de chercher à définir ce qui se joue, il vaut mieux ressentir ce flot au fond de soi, s'unir au temps et à la vie. Se savoir mourant pour évacuer la peur que notre existence nous impose parfois. De fait, par cette idée, je questionne les pratiques visant à payer son pardon. La monnaie est bien quelque chose qui ne dure pas : elle n'a aucune valeur selon les lieux où l'on se trouve. La conscience de soi ne se paie pas : nous l'avons en nous, il faut seulement s'habituer à la voir à nouveau.


Je le rappelle ensuite par une personnification des dieux : les religions sont avant tout un ciment de l'ordre, pour que perdure la chaîne des hommes et qu'elle "embrasse l'éternité". Seulement, au lieu de ça, il y a des confits de dogmes (tuer pour "la forme d'un chapeau" est issu des Pensées de Pascal et illustre le fait qu'une interprétation différente d'une croyance peut amener à tuer son prochain) et d'intérêts. Par ces conflits d'intérêts, j'entends la jalousie et l'envie. Mais, comme la monnaie, cela peut n'avoir aucun sens : ce qui est richesse dans un pays ne répond pas aux mêmes critères ailleurs. Ceci conduit à un constat : en dehors de toutes nos différences de conceptions du monde, il ne reste que cette loi du changement. Il n'y a aucune vérité unique, et toutes les spiritualités convergent en l'idée que rien ne demeure. On pourrait ainsi citer des paroles du titre What if... de Control Denied (déjà cité pour le texte "Death Met All") :
"What if when they saw burning stars
They thought it was a gift from beyond far

Look close between the lines
Beyond what you believe to be real
Are they just theories of time"
Je les comprends dans l'idée qu'au-delà de ce qui semble vrai, il n'y a que des pensées autour du temps.

Pour illustrer encore une fois les luttes entre les hommes, je fais le lien entre l'art et la spiritualité. Comme pour les écoles philosophiques ou le rapport à la foi, l'art a apporté son lot de conflits, et l'on a condamné des œuvres et des ensembles de techniques parce qu'elles servaient, soit disant, de mauvaises intentions. Seulement, il se trouve un gouffre entre les enseignements spirituels ou les médias culturels et artistiques et leur compréhension. Il faut savoir s'ouvrir aux autres.
D'autant que, à l'instar des dieux sur lesquels reposent la foi, les éléments constitutifs des arts n'attendaient pas autant d'opposition. En fait, entre ces éléments constitutifs (de l'art ou de la spiritualité) et leurs utilisations, il y a un fossé qui éloigne les hommes de leur essence. L'essence d'êtres diffus, naissants et mourants tout à la fois, inscrits dans l'intégralité d'un réseau d'interdépendances.


Ce texte pourrait être résumé en peu de mots : au-delà de nous-mêmes et des croyances, au-delà des concepts, il y a le temps et notre quête de conscience. Pour les bouddhistes, la vérité n'est pas univoque, elle est dans l'ensemble des pensées. Ce que cela signifie, à mon sens, c'est que chaque homme intègre son idée de l'action du temps. Et lorsque Gandhi a affirmé qu'il aimait le Christ mais n'appréciait pas les chrétiens, c'est justement dû au fait que certains se sont appropriés le message de Christ pour de mauvaises raisons et l'ont avancé comme vérité absolue. Si le bouddhisme ne s'affirme jamais, si un bouddhiste ne se dira jamais bouddhiste, c'est justement dans ce but de compassion, d'ouverture et de compréhension. S'affirmer, se revendiquer, c'est s'enfermer dans son égo. Avancer, méditer, comprendre et observer (ce que proposent toutes les spiritualités dans leur essence) situent l'homme dans sa pureté : il n'est pas seul, il n'est pas éternel.

Les parties qui suivent dans le texte sont quelques ajouts que j'ai joints au "Danse-Mort" originel. Le premier morceau répond à l'idée de cruauté de la mort. Je ne sais pas quoi penser face à ça. Sans parler de ce qui est inconnu, j'espère que la personne éteinte a profité de sa vie. L'agnosticisme invite à ne pas considérer ce qui n'est pas de notre ressort : il ne refuse pas l'existence de divinités, mais soutient que prouver leur existence ne dépend pas de nous. On peut ainsi généraliser cela : pourquoi s'arracher les cheveux à vouloir maîtriser ce qui ne dépend pas de nous ? Si tu ne peux rien faire pour arranger une chose, ne te hais pas de ne pas pouvoir agir. Mais ne te range pas dans cette idée pour ne rien faire. C'est aussi pour cela que j'ai du mal avec l'élitisme : il considère souvent, se plaint, mais agit peu (je rappelle le personnage de des Esseintes, mais aussi tous les débats stériles qui n'avancent à rien). Comme dit Pascal, il faut trouver le point, l'équilibre.


A partir de ce "point" avancé par Pascal, j'ai poursuivi avec un lien entre l'art et la vie, en commençant par deux acceptions : l'art est inutile, pourtant on dit que l'art embrasse le mieux l'existence... L'existence serait-elle inutile ? J'analyse cette question. Ce n'est pas que la vie est inutile, c'est qu'elle est, tout simplement.
Je souhaiterais aussi ajouter, dans cet article, d'autres pistes au lien entre l'art et la vie. L'art est dans l'émotion. La vie est-elle différente de cela ? Nous travaillons pour gagner notre vie, cet argent permet de subvenir à nos besoins. En dehors de ce paradigme, nous cherchons à améliorer notre confort, à vivre des expériences que ce soit pas le voyage, le divertissement, le sport - en somme par toutes les actions extra-professionnelles. Au-delà des besoins primordiaux, nous cherchons à ressentir l'émotion du plaisir et de la joie. La vie ne se trouve que dans cette idée d'émotion, elle nous conduit, elle nous guide. L'art répond ainsi à la vie par le simple fait d'être. Et être humain, c'est ressentir ce temps, saisir les délices fuyants.

Ces idées invitent à lâcher prise : oui, il arrive que parfois les choses nous dépassent, et l'on souffre. Mais on peut aussi, par la promesse du temps et de ses transitions, parvenir à agir à son échelle, ou bien à construire quelque chose avec l'aide des autres. Se souder, agir en solidarité. Nous ne sommes pas seuls dans nos peines et nos joies. Je voulais que ce texte, ainsi que tout le recueil, apporte cette clarté au lecteur. Accueillir la mort et le fait que rien ne demeure peut nous mettre le dos au mur, mais elle nous apporte la conscience de la chaîne des éléments de l'univers et le fait que, sous cette vérité implacable du temps, se trouvent toute une multitude représentée par les hommes. Au-delà de nos différences, nous vivons.

mercredi 20 novembre 2013

Explication de textes : le Triptyque

 Dante et Virgile, par William Bouguerau

"Toi qui entres ici, oublie pour un temps le bon goût."

Bonjour, et oui un petit avertissement inspiré de l'Enfer de Dante pour cet article - tout du moins, pour le premier texte -  qui va se pencher sur le "Triptyque". Ils sont interdits aux mineurs, pour cause de violence. Le projet initial de ces textes était une narration de tortures, j'en avais deux en tête, je comptais en faire bien plus. Seulement, après un essai "pour se mettre dans le bain" qui rejette tout bon goût ainsi que les deux idées que j'avais, j'ai jugé qu'il était bon de s'arrêter là, parce que j'avais atteint quelque chose de convenable. Pour quelles raisons ? J'y reviendrai plus tard.


Commençons donc par le premier texte, "Mort brutale". Un tel titre évoque bien entendu le genre musical du Brutal Death Metal. En fait, l'idée d'une telle production me trottait dans la tête depuis quelques mois, du fait que j'avais découvert la musique Gestation of Worms de Odious Mortem. Je voulais faire quelque chose qui aille dans une débauche de violence, avec cette base de vers grouillants. De fait, ce texte commence par une phrase d'avertissement : "Violence gratuite". Avec ces deux mots, le lecteur sait qu'il va trouver quelque chose de délibérément crade.
En fait, "Mort brutale" est une critique de l'exhibition de l'ultra-violence, qui pour moi pourrit bon nombre de groupes de musique extrême. Je ne suis absolument pas adepte de paroles de musique qui ne veulent que du gore : on en arrive à un point où c'est trop, et c'en devient risible. N'importe quel exemple de présentation d'éviscérations à outrance (les films slashers) ou de contenu hyper sale (le genre du Goregrind en fait sa spécialité) montre qu'à un moment, passé le dégoût, on lâche parce qu'on y croit plus. C'est le propos même de ce texte : cette violence gratuite est tellement abondante qu'on plonge dans une parodie. La frontière est mince : plus on tire sur les cordes, plus tôt elles se brisent. Plus on grossit les traits, plus ils amusent. Avoir choisi le "tu" renforce cette parodie : il y a un tel recul entre ce que le lecteur vit et ce qu'il est invité à ressentir qu'il n'y croit pas. Je ne cherchais pas plus loin que l'imitation tournée au ridicule.


Avec le deuxième texte, "Le Rire de l'acacia", nous arrivons à quelque chose qui n'est pas gratuit. D'abord, j'explique mon choix : mon frère m'avait parlé une fois d'un type de torture dont il a eu vent sur un article du net, au hasard. Dans mon souvenir, elle consistait à laisser un homme à la limite de la vie, avec un sac en toile agrafé au bassin qui enveloppe les jambes. Quel intérêt à cela ? La torture est faite pour faire parler. Ici, j'ai choisi de ne pas me baser sur une vérité à faire avouer. J'ai préféré miser sur une forme de poésie.
J'ai conservé la touche des deux premiers mots : "Torture lente". Le texte est lent, il s'attache à des détails. Car c'est la seule chose qui reste à cet être mourant. Il ne détient que ses émotions qui s'évanouissent petit à petit. En fait, je souhaitais aussi profiter de ce texte pour avancer une esthétique du désert : elle se trouve en musique, dans l'OST de Final Fantasy VII avec Sandy Badlands, dans la musique du Spirit Temple (temple de l'esprit) de The Legend Of Zelda Ocarina Of Time (qui est ma musique de réveil depuis des années) ou bien dans la musique du temple du désert de Nier, ou encore dans le projet de Karl Sanders, membre du groupe Nile déjà cité pour son Death Metal typé égyptien, ou dans la musique Vaihayasa de Canvas Solaris. Je voulais réinvestir ce côté aride et solitaire que j'avais perçu dans des jeux vidéo ou à l'écoute de ces groupes. Mais, plus tard, j'ai retrouvé le thème du désert dans le Jail ou le His majesty the desert de Down ou dans l'interprétation par Charles Brutus McClay de Another Man done gone.
Pour débuter un tel texte, j'ai posé l'atmosphère suffocante et terrible : malgré la lumière et l'intensité de la clarté, tout est mort. L'ensemble du texte se concentre sur les sentiments du personnage : désespoir, malheur profond, fatigue extrême, retour de l'espérance puis déception intense et découverte progressive de l'horreur dans laquelle il se trouve. Alors que le premier texte était dans la parodie, ici le ton est sérieux, grave. La priorité se trouve dans la terreur et le jeu malsain de faire perdurer la vie sur un fil tendu : il n'y a aucun équilibre, il n'est ni vivant car inactif, ni mort car toujours conscient. De fait, la perte de sa conscience signifie la mort du personnage : lorsqu'il a assez de force pour lire et prendre conscience de sa situation, la folie s'empare de lui. Il se sentait mourant, on lui rend le bénéfice de l'espoir et de la volonté pour mieux qu'il saisisse la mort en face de lui - ou plutôt derrière lui - et qui semble se rire de lui. L'acacia représente cette force qui ne vient pas lui apporter le repos mérité.
Il meurt dans sa démence.


Lancé dans cette dynamique, j'en suis venu à la deuxième torture que j'avais à l'esprit : celle de la goutte d'eau. Elle répond aussi à une construction de la démence. La personne est attachée sur une table, et de l'eau s'écoule sans cesse sur son front, l'empêchant ainsi de se concentrer. Cette goutte rappelle à chaque fois l'endroit où le torturé se trouve. Aucune focalisation n'est possible, si ce n'est sur le moment présent loin d'être agréable. J'ai fait quelques modifications cependant : j'ai préféré que ce système soit, dans le texte, soumis à l'aléatoire du débit de la goutte, ce qui rend la chose encore plus insupportable car elle ramène le va-et-vient entre espoir et destruction.
En somme, "Le Rire de l'acacia" et "Goutte" jouent sur le même tableau. Mais ce dernier va plus loin dans l'idée d'existence et dans la définition de la vie avec, notamment, la présence physique du tortionnaire. Mais ce tortionnaire reste étrange : il est déguisé en un cadavre, mais la tendresse qu'il dégage le rend exquis. On retrouve une personnification du "cadavre exquis" en se basant sur le sens strict de ces mots. Normalement, un "cadavre exquis" est une écriture à plusieurs mains. Mais le paradoxe que contiennent ces mots rend l'atmosphère du texte encore plus floue. Est-ce un rêve ou une réalité, est-ce que le personnage se trouve dans un purgatoire nécessaire dans lequel il apprend ce qu'est la vie avant de mourir ? On ne sait pas - et, volontairement, je place ça sous silence. La fin parle de rêve atroce, mais le torturé a-t-il vraiment vécu tout cela ? Dans tous les cas, il meurt.
Nous restons dans cette vie sur le fil : tout empêche le personnage d'avoir un sentiment de s'en sortir. J'ai voulu que cela se trouve ressenti durant la lecture avec cette phrase : "Une goutte d'eau tombe et s'abat sur son front." En fait, le cadavre exquis apparaît alors comme un maître qui enseigne une leçon de vie. Il ne faut pas prolonger l'instant plus que nécessaire : la sensation de l'eau sur le visage peut être appréciable, jouissive même, mais à répétition, dans une sensation d'éternité, ceci emprisonne dans les cages de la folie. Il faut avoir conscience de l'instant, et surtout conscience que l'instant va et meurt, comme l'ensemble des composantes de l'univers, dans un mouvement continu.

Ce texte, bien que placé sous le signe de la torture, dévoile une fois encore la puissance de vie, et le fait d'accepter la réalité sans se dissimuler derrière des illusions. Affronter le vide que le temps impose, mais, surtout, ne pas le provoquer. Les instants se succèdent, suivons ces notes, embrassons la symphonie de l'existence !


En commençant par "Mort brutale", je ne pensais pas que mon projet d'écriture de tortures m'emmène à ces trois textes qui forment un tout avec une structure progressive. Au fur et à mesure de l'écriture, les choses se définissaient. C'est pour cela qu'un premier jet de pastiche conduit, par une observation de la mort, à une définition de la vie. Dans le Livre tibétain de la Vie et de la Mort, Sogyal Rinpoché fait mention des "expériences de proximité avec la mort" qu'ont connu certaines personnes : après avoir subi un accident ou une maladie terrible, ils ont saisi la chance de la vie et, surtout, compris quelque chose à propos de l'existence. J'ai moi-même eu ce type de prise de conscience : hospitalisé à 16 ans pour ce qui semblait être une intoxication alimentaire, j'avais perdu 8 kg en une semaine. Déjà faible avant ce moment par des migraines et des crises de vomissements régulières, je me suis retrouvé faiblissant davantage, jour après jour. Sorti de l'hôpital, j'ai choisi de vivre intensément, de construire cette "puissance de vie", de saisir et d'être uni au temps. J'ai aussi saisi ma chance : je n'ai plus eu de vomissements, j'ai senti qu'il fallait que j'aille de l'avant. Bien sûr, je n'avais pas défini cela comme ça, mais j'avais au fond de moi cette émotion qui m'avait envahi,  cette même force qui me porte aujourd'hui.

C'est souvent par une proximité du vide que la vie apparaît dans une fulgurance - et il m'a fallu du temps, des écritures, des observations et des lectures pour mieux saisir ce feu nouveau que je ressentais. L'intérêt est de partager cette expérience de passage dans le vide et de transmettre cette émotion particulière au lecteur. Car ce "Tryptique" emprunte ce chemin des abysses à la lumière, qui sert aussi au "Monologue" avec le personnage qui sort du coma.
A l'issue de "Goutte", je ne voyais pas pourquoi aller plus loin dans le projet : j'avais trois textes qui avaient bouclé un ensemble d'idées.

dimanche 17 novembre 2013

Explication de texte : Ombre


 Bonjour tout le monde !

Alors que nous entrons dans la Constellation de la Vie et de la Mort, je propose de commencer en douceur avec un seul texte. Il sert de base à l'ensemble des productions suivantes, mais il est aussi la trace de l'émergence d'une logique que j'ai affinée au fur et à mesure de l'écriture et que je précise encore aujourd'hui. Une pensée de l'existence à la lumière de ce que je vis, de ce que je lis et de ce que nous pouvons chacun ressentir.
Ce texte pose les balbutiements des idées d'impermanence, d'interdépendance et d'honnêteté vis-à-vis de soi. Cela fait un peu barbare dit comme ça. Mais, comme je l'ai dit, on va entrer en douceur.


Le texte est né d'un constat que j'ai griffonné dans un carnet : "Nécessités, obligations, avancer toujours sans retour". Sans doute je ne vous apprends rien, mais tout instant passe, rien ne demeure. Ça a l'air simple comme idée, pourtant elle est souvent oubliée alors qu'elle est la base de notre essence. 
L'idée de l'ombre en retrait qui correspond à ce que l'on oublie de soi-même correspond au divertissement de Blaise Pascal. L'homme se détourne, va d'action en action sans prendre le temps de se connaître soi-même. Pascal n'est pas le seul à penser cela : la sagesse bouddhiste, et toutes les religions, se basent sur la compréhension de nous-mêmes en tant qu'êtres. L'ombre telle que je la décris est une variation du "connais-toi toi-même". Cette variation guidera à d'autres idées, ces idées reliant les textes du recueil entre eux.
Un point de détail : la correction au sein de la phrase "Mais la posséder - non, s'inviter en elle - c'est encore plus de stupeur" est légitime et était pensée au moment d'écriture. Elle signale un abus de langage lorsqu'on dit "posséder une connaissance". Posséder est l'inverse même d'apprendre, car elle sous-entend que l'on s'attache à la chose sans vouloir jamais la lâcher. Or, la connaissance de soi revient justement à comprendre que l'on est un élément de l'univers et que, comme tout élément de l'univers, nous sommes soumis au temps. Rien ne sert de s'attacher, de posséder, puisque rien ne reste. Alors, oui, nous avons des choses autour de nous, et je ne dis pas qu'il faut se déposséder de tout objet et de tout sentiment. Mais il faut savoir que rien ne reste et, ainsi, apprendre à lâcher prise. Parce que si nous apprenons à donner moins de crédit aux choses, la mort finale nous semblera moins cruelle : elle nous apparaîtra naturelle.


Ce que je décris ici n'est pas nouveau : ceci provient de mes lectures de différents ouvrages. Vous me demanderez quel est l'intérêt de parler de tout ça, quel but y a-t-il à rappeler que nous sommes promis à la mort. C'est que cette pensée semble douloureuse, parce qu'elle nous est inhabituelle. Comme je l'ai illustré dans "Symphonie" avec le mouvement du Double écorché, la conscience est douloureuse mais amène ensuite une puissance de vie formidable. Pour voir son ombre, il faut s'arrêter. Et analyser cette forme changeante, c'est comprendre que nous sommes une ombre au sein du temps. Ce n'est pas en dépassant le ciel, auprès d'illusions, que nous parviendrons à saisir ce que nous sommes, mais en se tournant auprès de nous-même, en interrogeant notre être. Dans les religions, nous prions un esprit qui nous permet de focaliser notre attention. Face à cet esprit, nous nous définissons : je suis un mortel. Dans le bouddhisme, le disciple est invité à méditer, à faire face à lui-même par le soutien d'un maître. Au-delà de toute conception, il y a dans la sagesse spirituelle ce lien à soi, cette conscience du temps. 
Ce que j'ai avancé dans le texte s'inspire aussi de la critique de l'hybris. L'hybris correspond au fait de se penser au-delà de sa condition. Comme je l'ai affirmé dans l'explication de "Blanche obscure", je n'aime pas l'élitisme : cela conduit l'homme à se penser au dessus de ce qu'il est, ça le pousse à garder son emprise sur un ensemble de concepts, et à ne pas vouloir les lâcher. Dans "Blanche obscure", il y a une ouverture du personnage issu de la société d'élite : il admet que la vérité n'a pas de nom, qu'elle est multiple.
Encore et toujours, "faire tomber les colonnes de superstitions". 

Avant de poursuivre, il y a encore une faute vilaine que je corrigerai à la prochaine mise à jour : "cette ombre est cette part essentielle de nous-même à laquelle nous tournons le dos" et non "à qui nous tournons le dos".


La vie est une impression d'infini par l'interdépendance. Tout est lié, que ce soient les instants que nous vivons ou bien les éléments de l'univers. Il y a cette chaine du temps en constante évolution. Cette chaîne répond à la vie et à la mort, qui se déclinent : "L'ombre et le corps, lumière et obscurité. Mort et naissance, concret et abstrait." Un chiasme est un procédé de croisement. Je l'ai sur-utilisé ici dans une structure 1 2 / 2 1 / 1 2 / 2 1, le 1 correspondant à un élément impalpable, le 2 à quelque chose que l'on peut saisir. Alors on peut me rétorquer : "Mais on peut saisir l'obscurité". J'ai gardé ce mot pour l'opposition à la lumière. En tout cas, ces ensembles sont dans la vie, car ils sont dans le mouvement. Et demeurer, c'est ne plus être. Cette idée a servi de base pour "Blanche obscure", si bien que l'idée matricielle de ce texte est présente dans cette phrase : "Si l'esprit s'enferme dans ce manoir, alors le corps s'amollit, le néant se tait et tout disparaît." En effet, dans "Blanche obscure", le manoir isole les êtres qui semblent mous, vides de toute existence.
Ce qui suit à propos de la multiplicité des éléments de la vie a aussi été repris dans "Blanche obscure". C'est la danse des éléments, la poursuite du temps. On retrouve aussi le lien à la musique avec cette symphonie, cette suite des notes comme le temps va de secondes en secondes, et ce parfois en familiarité (avec les mélodies, les ostinatos) ou parfois en surprises (avec les solos). En somme, il ne demeure que l'impermanence. Au-delà de tout, dans l'essence la plus pure, il y a le temps et les successions de vies et de morts ; et nous comprenons le mot "mort" comme le changement continu, comme l'action des vagues du temps sur l'univers.


Finalement, si "Ombre" a été une base pour moi, s'il a fonctionné comme une première piste du recueil, il permet, à cette place au sein du livre, de prendre du recul vis-à-vis de ce qui a déjà été lu. Mais il n'est pas interdit de commencer sa lecture du recueil par ce texte. Ce que j'ai voulu dans ce projet, c'est que la direction à suivre ne soit pas figée. "Ombre" peut permettre de découvrir la pensée qui sera conduite, ou bien de percevoir les différentes balises que j'ai déposées ça et là. Pour ce qui est des explications de texte, il sert d'introduction à un autre travail quelque peu particulier, bien qu'il prenne sens au regard de la vie et de la mort : le "Triptyque".

mercredi 13 novembre 2013

Explication de textes : Enadra au détour d'une rêverie, Amour volant et Foyer


 Bonjour, lecteurs divers !

L'ordre des textes du recueil a encore été perturbé : si j'ai réuni "Exaltation" et "Symphonie n°2", il se trouve entre les deux "Enadra, au détour d'une rêverie" et "Amour volant". Ces deux textes fonctionnent de pair et leur explication sera succincte.
Premièrement, "Enadra au détour d'une rêverie" fait écho à l'autre texte d'Enadra. Il est à destination de ma compagne, avec une sensibilité particulière. Plus que ça, il accompagnait les cadeaux de Noël. Il n'y a pas grand chose à dire sur ce texte qui est assez direct. Il y a des reprises de sons et de mots, nous sommes dans une prose poétique appuyée.
Écrire ceci m'a amené, deuxièmement, à concevoir "Amour volant". J'ai pris de la distance par rapport à ce que l'on vivait, j'ai souhaité créer une nouvel objet sensible. J'ai toutefois commencé ce texte par une observation du temps représenté avec le vent qui dirige l'univers entier par l'expression "le ciel et au-delà, les nuages et en-deçà" qui englobe tout. Malgré son impermanence, la vie propose des moments familiers, des accords agréables. Ce sont ces instants qui façonnent l'être, devenu double dans l'amour. J'ai voulu faire un réseau avec l'Ombre Double du Soulier de satin de Claudel, et donc avec ma "Symphonie". Et, après toutes les considérations sur l'existence, nous dérivons dans la poésie amoureuse. Car si la musique et le vent cadencent la vie, elle confient aussi une beauté. Musique et vent m'inspirent pour me comprendre en tant qu'être, mais aussi pour percevoir les délicatesses filantes.


L'ordre des textes est rétabli, nous basculons après la "Symphonie n°2". Ainsi nous parvenons à la fin de la Galaxie poétique. Cette partie n'est pas si longue que ça. Simplement - et comme la suivante -, elle est dense et contient de nombreux éléments.
Les moments d'écriture des autres textes de cette partie étaient assez rapprochés. "Foyer", quant à lui, se distingue du reste de cette partie car il a été écrit bien après. Il se singularise aussi par le ton employé. Il effectue au sein du recueil une transition : le "je" s'efface peu à peu. Cela se réalise car il est question dans ce texte de la dispersion de soi, renforcée par l'ébriété.
"Foyer" réunit deux moments de mon existence radicalement séparés dans le temps. Le premier élément, celui qui a donné une idée qui n'arrivait pas à germer, était une remarque de mon professeur de philosophie de terminale à propos de l'art contemporain. Il en était venu à expliquer un des nombreux constituants de la recherche de l'art contemporain, notamment la volonté de capter l'essence pure d'une idée. Pour illustrer son propos, il avait proposé l'exemple du foyer en tant que maison. La représentation de la maison se fait par l'enfant avec un carré et un triangle, avec la cheminée. Cette représentation ne peut pas être complète, elle est issue d'acquis sociaux, de transmission par l'éducation. En fait, un enfant issu d'une autre éducation aurait une toute autre représentation de la maison. Alors, il avait proposé d'enlever tout ce qui n'est pas neutre : ôtons la maison qui a de multiples formes. Il ne reste que l'autre sens de foyer - le sens premier -, celui de feu autour duquel les êtres se retrouvent. Mais un brasero peut avoir plusieurs formes. Si nous voulions ainsi représenter une essence pure de la maison, ce serait par la fumée du brasier qui évoque la chaleur du feu.
J'avais adoré cette idée, et je voulais la réinvestir. Je n'en ai été capable qu'en novembre 2012. Parce que j'avais fait l'expérience de l'ébriété et que, comme souvent, cela suscite des idées confuses le lendemain. Ceci est le deuxième élément constitutif.

Attention, je rappelle que l'alcool n'est jamais un moteur ni une fin : à aucun moment je fais l'apologie de l'alcool dans le cadre du processus créatif.


Le texte débute alors dans un raccourci du discours sur l'art contemporain, et joue des sens du mot "foyer". Comme la famille se trouve dans le foyer, et que le foyer est représenté par la fumée, la famille est dans cette "vapeur soufrée". Se dégage une autre idée : la famille, comme tout élément de l'existence et du monde, est soumis à la course du temps. Elle s'évapore avec nous-même. C'est cette fumée de souvenirs qui nous sert de base : la famille nous apporte nos premiers éléments de compréhension du monde.
Cette idée se trouve contenue dans le fait de "tenir cette fumée entre les doigts". C'est une volute de senteurs diverses : le tabac, les parfums, les plats, le café. Ces éléments ne sont pas forcément toujours mêlés. Mais quand je pense à mon enfance et mon adolescence - outre les jeux vidéo, les musiques, les paysages, les saisons - il y a un rapport à l'odeur qui reste palpable. Quand ma mère, par phases, fumait tranquillement tout en buvant son café, je la voyais reposée. Quand je sens l'odeur du poulet rôti, ça me rappelle tous ces dimanches et, par un réseau avec les jeux vidéo ou des séries télé, ça soulève un ensemble de souvenirs. Et je ressens une profonde quiétude.
La phrase que je cite, "Dans les vapeurs sucrées de l'absinthe, dans le fumée des cigarettes bon marché", est issue d'un texte de mon premier recueil, "Ébriété". Le rapport avec ce texte se réalise dans le fait de saisir la fumée, de capter l'impalpable. Ce premier lien en amène un autre : l'ébriété même. Elle semble faire soulever l'être, l'amener à la conscience. Ceci est un leurre. Contrairement à la fumée du temps qui serpente, l'ébriété nous porte, nous trompe, nous malmène. Elle conduit à une chute, tandis que le temps nous accompagne si on le saisit pleinement.


Dans cette expérience désagréable apparaît, sur la surface du cours de la vie, ce qui compte vraiment : "la constance, la cadence de la cascade" - les mêmes que j'ai utilisées pour ma chanson Steroids dans "Death met all" inspirées de Cadence and cascade de King Crimson. Car la fumée est le foyer diffus, il s'accorde au temps. Mais le temps lui-même, c'est justement ce cours à saisir au plus profond de soi. Pour ma part, si mon enfance m'a apporté les éléments que j'ai déjà cités auparavant, le début de mon âge adulte m'a conduit vers la cadence amoureuse. Elle me permet de prendre du recul, de saisir entièrement la "symphonie continue". Et, surtout, elle est la base d'un nouveau foyer et de la nouvelle constance de notre union.
Ainsi s'achève le voyage poétique pour laisser place à l'exploration de l'existence.

samedi 9 novembre 2013

Explication de textes : Exaltation et Symphonie n°2

Le set d'armure de Smough du jeu Dark Souls qui a inspiré l'idée de l'Exalté

Bonjour, vous tous !

Dans l'ordre du recueil, après la "Symphonie", on ne quitte que très peu l'univers musical. Un soir que je rentrai de cours, je m'étais engouffré dans le bus. Avec le changement d'heure récent, il faisait nuit trop tôt, cela fatiguait davantage. C'est pour palier à cette fatigue que j'ai toujours l'habitude d'écouter de la musique : cela permet de se recentrer. Alors, soudain, surgissent à mes oreilles une mélodie inhabituelle d'un groupe que j'avais tout juste découvert : Holy Land de Angra.
Dès les premières notes, un frisson m'avait parcouru. Je m'étais dit alors : "J'écrirai sur cette musique".
En dehors des paroles et du projet du groupe, j'ai ressenti cette musique comme quelque chose de pur, de doré et de naturel. Ma première idée a été d'écrire autour d'une terre primitive vide d'hommes. La première phrase vient présenter ce caractère, comme l'ouverture de la musique m'a fait ressentir que l'on plongeait dans autre chose. 


Le principal objectif de ce texte était de proposer quelque chose de sensible, qui évoque la bestialité tranquille et la quiétude absolue. De fait, puisque je voulais du poétique, je me suis inspiré du poème de Leconte de Lisle "Le rêve du jaguar" qui présente une jungle luxuriante, très picturale, avec un fauve superbement bien décrit. J'ai toutefois choisi la panthère comme animal au lieu du jaguar, par simple préférence. Me concentrer sur les mouvements des panthères et les présenter allongées sur des roches proviennent de ce poème. J'en garde aussi l'attention portée sur l'ensemble de la faune. Après, l'ambiance est totalement différente : on est ici dans un âge d'or dans lequel le besoin n'existe pas. Il n'y a pas grand chose à expliquer ici : j'ai procédé à une description qui file selon le cours d'eau, qui permet un mouvement naturel, tout en fluidité, vers l'ensemble des espaces.

Initialement, ce texte était gratuit : il ne racontait rien. Je voulais qu'il provoque l'imagination d'un territoire particulier. Seulement, à cette période-là, j'avais aussi découvert le jeu Dark Souls. Quel rapport entretient ce jeu vidéo sombre assez ardu avec la musique et le poème cités avant ? Aucun, sauf qu'à la fin du jeu j'ai obtenu un équipement particulier : l'armure de Smough. Alors que je pouvais observer cette armure sous tous les angles, le visage étrange qui orne le casque m'a donné l'idée d'une statue de bronze d'un être garant de l'équilibre. De fait, "Exaltation" a pris une nouvelle dimension par rapport à l'existence.
Si l'idée de la course des panthères étaient déjà présente dans mon esprit après l'écoute de Holy Land, j'ai poursuivi par cette figure qui dirige le calme. Par la description qui en est faite, c'est à dire "créée à partir de rien", qu'elle est une sorte de divinité immobile mais dont l'action est présente. C'est une représentation du temps, véritable seigneur sur la vie et la mort.


Toujours par la musique, nous basculons du côté de la "Symphonie n°2". Contrairement à la première tentative qui se concentrait sur le lien avec des créations existantes et la volonté de faire quelque chose de dense, ce texte musical se rapproche d'une méthode plus modeste. En fait, il n'y a réellement qu'une seule musique qui a servi de base : le Painkiller de Judas Priest. Je voulais utiliser le solo de batterie et la fougue de ce titre ainsi que l'idée du destructeur de souffrances. Face à ces éléments aussi puissants, il me fallait une situation désespérée.

Le point de départ de ce texte a été imaginé autour de l’agglutinement : des êtres sous la domination d'un tyran ne parviennent plus à vivre. L'originalité n'est pas ma clé de voûte, je préfère plus l'aspect poétique. Ici, la situation va de pair avec une musicalité imaginée. Lente, traînante d'abord. Puis la description littéraire s'accompagne d'une évocation par la musique. Il y a une correspondance, une illustration par ces deux éléments. D'autant que la musique se trouve personnifiée : elle donne du relief autant qu'elle participe à l'histoire. Et le sens à donner à la musique n'est pas complexe : j'ai voulu qu'elle soit le plus explicite possible. Je me suis concentré ici sur du plus modeste, je l'ai déjà signalé.
Au passage, puisque j'ai parlé de l'écriture, je m'excuse de la répétition de "serrer" après "Sauf lui." C'est franchement laid, je corrigerais cela si je dois effectuer une nouvelle mise à jour du recueil.
Nous retrouvons, pour la paralysie, une basse vibrante qui s'abat tel un fouet monstrueux et une guitare qui renforce la lenteur. Il y a ici une inspiration Doom Metal, notamment du titre éponyme de Black Sabbath. Après cette introduction à la douleur, le Seul résistant, malgré tous ses efforts, trébuche. Il a une fulgurance en voyant le caillou sous son nez. Les phrases nominales marquent cette accélération. Avec l'appui de l'accord, quelque chose de prodigieux se produit : il s'est rattrapé. La résistance se réveille une nouvelle fois. L'esprit, face à cette vision fugace de la mort, retrouve cette hargne de vie. Le Seul sent que "ses veines gonflent d'un sang nouveau". Par la répétition de « Instant », il fait face à une seconde fulgurance : celle de la vérité de leur condition avec, au-delà, l'espoir de notes nouvelles.


Malmené mais pas désarmé. Alors le Seul, par les questions qui fouettent son âme, se lève, se ragaillardit. Ce moment correspond à une réelle prise de conscience que l'on peut avoir : pourquoi ? Pourquoi subis-je, alors que je peux me défaire des illusions et revenir à moi ? "Faire tomber les colonnes de superstitions", comme affirmé dans "Death met all". Voir au-delà, saisir notre nature d'être fuyant, de note fugace. Embrasser la musique de l'existence sur la portée des jours !

Il n'y a rien de neuf dans les idées : celles-ci ont été présentées par "Death met all". Mais ce texte a été écrit un an plus tôt. Et pour signifier cette idée de la puissance retrouvée par la conscience de soi, j'avais écrit ce retour d'une musique orchestrale, magnifique et riche, telle une « fanfare de guerre ».
Cependant, cette lutte est mise à mal : rien n'est facile dans la vie, il faut se renforcer, surmonter les épreuves. Le défi ici est dans l'apparente invincibilité des illusions qui envahissent l'être comme des "claquements d'os secoués". Pour désigner cette force qui semble insurmontable, je suis resté dans le Brutal Death Metal, notamment avec le titre Kheftiu Asar Butchiu de Nile dont le batteur, par des coups de cymbales surprenants, semble mimer ce bruit particulier d'ossements dérangés. On le voit bien ici : l'ennemi est une vision faussée de la mort, une illusion. Il tire un triangle, arrête le temps soudainement. Dans le silence imposé, le néant dirige encore. Mais ce néant ne peut demeurer, car le temps ne se fige à aucun moment. La peine ne dure pas, d'ailleurs vient l'espérance avec le retour de la guitare et d'une flûte timides. Mais surmonter les troubles nous semble impossible – et le Seul souffre de ses faiblesses. Il faut savoir s'ouvrir aux autres.

Alors arrive le secours du Destructeur – le Painkiller. L'arrivée d'un tel personnage héroïque se fait dans une esthétique très Heavy Metal : déchaînement de puissance, de vélocité, d'énergie. Car ce genre vaste qu'est le Metal contient tout un panel d'émotions, à l'instar du Blues. Et ce Painkiller de Judas Priest, ainsi que les groupes musclés de Heavy Metal tels que Raven ou Heavy Load, me stimulent, me galvanisent. Elles enfoncent leurs grosses semelles dans la boue des moments et laisse leurs empreintes. A la réécoute des musiques, on retrouve ces émotions particulières, et on sent que nous sommes certes soumis au temps, mais que cette absence de permanence nous permet d'aller de mélodies en mélodies, de vivre véritablement.
Cette symphonie littéraire se conclut par une légère surprise : le Painkiller est une femme, la Destructrice. Pour le finale de ce texte, l'objectif était de proposer un tableau avec des évocations saisissantes. Car ici se terminaient, au moment d'écriture, mes envies d'écrire la musique... Avant que ça me revienne en 2013.



Finalement, "Symphonie n°2" se rapproche bien plus d'"Exaltation" que de ma première "Symphonie". Les deux textes présentés dans cet article ont cette même esthétique de la joie de vivre, de l'envie de chanter cette existence fuyante. Il faut faire attention toutefois à ce que cela sous-entend : je ne cherche pas à saisir et à garder l'emprise sur ce qui ne durera pas. L'instant est fugace, l'écrire permet de créer des balises. Pour savoir où l'on est en ce moment-même, il faut connaître le chemin parcouru. Aussi, lorsque j'évoque la puissance de vie et la joie, ceci inclut l'ouverture aux autres. Ceci est contenu dans les textes suivants, mais jamais le plaisir de notre propre vie ne doit empêcher l'exaltation de l'existence des autres. Cette idée, d'ailleurs, je l'ai présentée dans la "Symphonie n°2" : au-delà de nos potentialités, il faut savoir s'ouvrir aux autres.

mercredi 6 novembre 2013

Explication de textes : Les rêves se réalisent, Enadra au détour de la lecture de l'Aurélia de Nerval et Nuit


Si j'ai un peu bousculé les choses en voulant mettre l'explication de "Symphonie" juste après "Cosmogenèse", et si ces derniers articles ont été assez riches et chargés, je reviens à l'ordre du recueil (téléchargeable ici) avec trois textes plus brefs, histoire de respirer un peu.
Aussi, ces textes sont plus aisés à expliquer : ils se basent sur des émotions à lire, sur des choses plus directes, et les références sont moins multiples. C'est plus léger, plus sensible. Les réunir n'est pas non plus inintéressant : ils ont été écrit dans un même moment d'écriture. J'étais en vacances, seul. Et le recul rendait plus fort l'amour que je porte en moi.


Cet amour m'a en premier lieu guidé vers "Les rêves se réalisent". Un tel texte a une histoire particulière : il se base sur deux musiques, Dreams come true de Hammerfall et Tears de Ensiferum. J'avais découvert ces groupes, et donc ces titres, quand j'étais en 1ère L. A cette période, j'étais en quête de l'amour autant que je cherchais à fixer mon style. J'écrivais mes songes avec hargne pour saisir ce que je ressentais, pour utiliser ce qui bouillonnait : pour faire de la poésie. Seulement, ces musiques qui m'accompagnaient chaque jour, et qui faisait trembler mon être, ne faisaient que souligner l'absence ; je n'arrivais pas à rendre l'émotion qu'elles m'inspiraient. Peut-être parce que ce n'était pas le moment.
En tout cas, une nuit, alors que je commençais à m'assoupir, les idées se sont alignées autour du "moment suspendu". Ceci répond à quelque chose que l'on ressent tous : ce temps où tout s'estompe et devient clair à la fois, où il n'y a plus d'emprise sur rien, juste la communion à l'instant. On ressent, on se sent vivant, pleinement uni à l'ensemble. "Dreams come true", je ressens enfin la joie que je souhaitais, cette "impression d'infini".
Dans la deuxième partie du texte, le regard se focalise sur une larme, de laquelle émerge une forêt. Quand j'écoute Tears, je sens cette ambiance sylvestre, j'entends un ruisseau et le calme. Au même titre qu'auprès d'elle je saisis la beauté et la quiétude.
Et le moment se suspend.



Les vacances d'été sont l'occasion de revenir sur des lectures. Et, puisque j'étais encore plein de cette image de la tranquillité forestière, j'ai souhaité peindre avec des mots. Avec le deuxième texte "Enadra au détour de la lecture de l'Aurélia de Nerval", je me suis situé par rapport aux tableaux anciens, aux muses représentées. Une fois le cadre installé, la composition a pris forme : la silhouette, la posture, le paysage et les couleurs, l'émotion et la splendeur, la simplicité et la grâce : l'harmonie que l’œil saisit en un éclair. Il n'y a rien de plus à expliquer : ce texte est, encore une fois, la suspension de l'instant, une borne pour se retrouver. Une peinture au sein du musée de l'existence.

Vous me direz, et avec raison : "Mais quel rapport avec l'Aurélia de Nerval ? A la limite, ce n'était pas la peine de le signifier dans le titre du texte, il n'en est pas question ici." En fait, la référence à Nerval provient du moment d'écriture du texte. L'Aurélia de Nerval est un texte inachevé et réputé être difficile à envisager et commenter. Pour ma part, je lis le livre tel qu'il se dévoile : c'est une prose poétique dont Nerval a le secret. J'apprécie beaucoup cet auteur pour son écriture très sensible, à la croisée entre rêve et réalité, dans laquelle je me suis retrouvé lorsque je l'ai découverte. La référence à l'Aurélia se trouve dans l'idée de muse, de peinture, de poésie entre songe et sensation immédiate.
Bien entendu, en parlant de "sensation immédiate", je ne dis pas que ce texte a été écrit d'une traite. Je l'ai remanié, rendu moins brut : dans l'immédiateté a été brossée l'image, les grands traits du personnage. Avec du recul, j'ai repris les mots et l'écriture.


La frontière entre le rêve et le réel, puisqu'on l'a évoqué, est l'objet même de "Nuit". Durant l'année 2010-2011, j'avais connu ma première expérience théâtrale, et je voulais écrire à propos d'un personnage dans ce milieu. J'ai pris quelques notes autour d'une femme qui retourne chez elle après sa représentation et se permet un dernier instant avant de totalement s'éclipser. Ce n'est qu'en août 2011 que j'ai poursuivi avec l'idée du "songe d'une nuit d'été", inspiré du titre de la pièce de Shakespeare. Inspiré par la mythologie grecque, je me suis lancé dans un texte qui touche aussi bien cette littérature antique que la poésie galactique. 
Avant tout, il fallait créer le cadre qui permettrait le songe : quand elle est sur le toit, tout se confond. Au-dessus de la femme il y a le bruissement de l'air, en-dessous le bruits des pas : ces deux éléments sont dans la même phrase parce qu'ils communiquent. C'est le lien assez convenu entre Ciel et Terre. Une attention est portée sur l'absence de couleurs : il n'y a que de l'argenté qui joue de reflets et l'obscurité.
Dans un tel cadre, le frisson du songe saisit le corps de la femme somnolente. Il peut se jouer alors la pièce antique qui met en situation des divinités mythologiques. On y note, au passage, une nouvelle référence au Que ma joie demeure de Giono par le "Fleur-de-Carotte" pour désigner Orion. Ne me demandez pas pourquoi Giono a choisi de désigner Orion ainsi (peut-être pour signifier que cela fleurit dans le ciel, et que la vie entoure toutes les personnes, les conduit toujours), et la référence ici correspond plus à un clin d’œil amusé ; ça permet, par ailleurs, de donner un but à la pièce. Orion veut montrer un grand drame "pour anoblir son nom". Du reste, j'ai écrit selon l'amour ainsi que selon l'émotion ressentie lorsque, plusieurs fois, je me suis trouvé allongé à scruter le ciel nocturne, en passant de la réalité au rêve.
Le texte finit sur un jeu de mot : "Et ils dansent dans l'espace infini, l'espace d'un infini nocturne". Je voulais que cette phrase finisse de placer la confusion entre le réel et le songe.
Seulement, ce jeu de mot ne fait pas la dernière phrase. Il reste ce "Songe d'une nuit commune" ! Contrairement à d'autres textes dans lesquels j'ai ajouté des éléments après relecture, je n'ai absolument pas modifié "Nuit". Quand je suis parvenu à la fin du texte, j'ai ajouté cette phrase non-verbale pour signifier que, finalement, cette nuit n'a rien d'exceptionnel. C'est l'émotion qui va lui confier sa poésie. Cette idée n'était pas alors développée plus que ça mais, en écrivant "Death met all" par exemple, j'avais ce "songe d'une nuit commune" à l'esprit lorsque j'ai conçu le passage sur le quotidien et la poésie. Alors, cette dernière phrase se comprend en parallèle de celles-ci : "L'instant est nu, l'être le pare. Comme les notes, comme les mots ; l'être leur donne une portée."


Tout ceci justifie certaines décisions que j'ai prises concernant l'organisation du recueil : la Galaxie poétique évoque des choses qui se trouvent dans les fictions. Il me semblait plus adéquat de présenter ces choses d'abord selon l'angle du remaniement, car elles sont plus claires ainsi structurées autour des nouvelles. Je ne pouvais donc ni placer les textes par ordre chronologique, ni situer les parties n'importe comment. Même si, dans mon écriture, ce sont d'abord les textes poétiques qui ont donné les nouvelles, je ne pouvais pas respecter cet ordre. Les textes poétiques sont plus dans l'évocation, alors que les fictions, elles, tendaient à rendre cette évocation plus saisissable, plus palpable. 

dimanche 3 novembre 2013

Explication de texte : Symphonie

 
Aucun rapport avec le texte dans cette image, mais une galaxie en musique, c'est pas évident à illustrer...

Bonjour à tous !

Si "Cosmogenèse" soulève plusieurs éléments, la "Symphonie", elle, est bien plus simple à expliquer dans l'écriture. En somme, elle ne cherche pas à faire du "poétique", le but était de faire du "musical". De fait, elle contient surtout des références à des styles et des productions.
Pour les références, commençons par le littéraire, qui nourrit tout l'ensemble. Ce texte est porté par trois vers de Jules Supervielle de son poème "Hymne du jeune orphelin" : "De pleurer sur son sein ! ... Les rayons du bonheur ! ... Mourir sur ses genoux !". Ce sont des hexasyllabes qui terminent les quatrains du poème. J'ai voulu les isoler du poème, car ils sont porteurs de sens en tel quel, notamment les deux premiers qui donnent : "De pleurer sur son sein les rayons du bonheur." Le thème de l'orphelin est d'ailleurs présent dans ce texte.
Parallèlement à cela, le texte est inspiré de la scène de l'Ombre Double de la fin de l'acte II du Soulier de satin de Paul Claudel. Au sein de cette pièce de théâtre monumentale se trouve un moment de poésie galactique avec une ombre qui mêle les deux protagonistes du drame. J'ai réutilisé l'idée de double.

Les péripéties du texte sont simples : on pénètre au cœur de l'univers, un bruit survient. Si je parlais d'absence de son dans le premier texte, ici ce couinement vient tuer tout réalisme. Je passe un pacte. Je choisis de transgresser cette loi du silence pour développer ensuite la musique.
Un astéroïde, perçu comme "un bourdon de flammes", vient en percuter un autre - c'est le même départ que "Cosmogenèse". De cette collision se crée la chaleur, l'oiseau de feu prend corps. Celui-ci dévore un autre rocher perdu, tout s'organise autour de cet animal mystique. De cet oiseaux naissent deux amants, qui vont vivre la joie, l'amour, le deuil, la peur, le doute et une fête finale.



Passée la structure des actions, concentrons-nous sur la musique, l'objet de cette symphonie de mots. Sachez, avant toute chose, que j'ai, comme dans l'ensemble du recueil, choisi de mettre les pluriels francisés des termes musicaux, tels que "solos" ou "crescendos". J'ai préféré cela au niveau du son, c'est un simple caprice. 
J'ai imaginé l'ouverture comme quelque chose de très discret, avec ce cri porté en écho. On reste suspendu dans le silence pendant quelques instants. Lorsque l'oiseau est enfin là, un orchestre se lance en grandes pompes avec le tonnerre des violons, les cuivres qui embrassent l'infini par leurs notes et les percussions qui se mêlent au mouvement des corps imposants.
Après l'ordre progressif dans ce chaos, les violoncelles, autant que les planètes, se calment. Le tambour s'allège. On poursuit dans l'orchestre symphonique avec quelque chose de plus aérien, de plus léger. Il y a un jeu syntaxique dans la phrase : "Ces disques, ils marquent l'emphase des partitions oubliées". En effet, l'emphase que construisent les cymbales se répercute dans cette phrase avec "ces disques" en retrait. Les "partitions oubliées" évoquent cette cosmogenèse que l'on peine à définir - et pour laquelle je ne donne aucune réponse, seulement une vision poétique. Il y a une intensité dans ce temps, car tout se met en mouvement.

L'oiseau se calme, la musique en fait de même. L'orchestre joue une naissance tranquille. Cela vient progressivement : il y a le repos, puis la conception, la préparation de la vie. De fait, la guitare électrique s'invite. Tout s'accélère, car les êtres seront bientôt dévoilés. Pour imaginer cette musique, je me suis basé sur l'OST de F-Zero X réarrangée : elle contient cette puissance progressive, cet "éclat solaire". Ce mélange entre orchestre et Heavy Metal permet aussi de signifier que plusieurs genres seront mêlés, tous les thèmes du texte sont ainsi posés.
Fin de l'ouverture.




L'orchestre revient en petit comité. L'éveil des êtres passe par la seule présence de violons et d'un piano jouant une berceuse. Les enfants grandissent pendant ce temps, prennent l'habitude de la chaleur signifiée par un ostinato - c'est à dire par une piste mélodique répétée qui sert de base à la musique. Après un silence, cette introduction mène à une balade stellaire. Bien entendu, je joue encore sur les mots, et se joue une ballade musicale. Bien que j'ajoute violons et piano, j'avais en tête pour la piste à la guitare la ballade d'Elegy dans leur version acoustique de The angel without wings, qui serait cependant modulée pour correspondre à la longueur du chemin, à quelque chose qui porte de l'espoir. Alors que je rédige cet article, en pensant au piano et aux violons, je pense que l'on pourrait apporter aussi la ballade de Conception Hold on, en l'imaginant un cran plus rapide dans le tempo pour ne pas avoir le regret mais l'énergie. En somme, je me suis inspiré d'une ballade, mais au moment d'écriture, je souhaitais proposer ma propre ballade à défaut de la jouer.
Par la venue d'autres instruments, nous tombons dans l'opéra, lequel j'ai imaginé avec le premier moment de L'Ode à la joie (jusqu'à 3:43 dans la vidéo du lien). Cette fois, je mets en réseau le texte avec une pièce musicale précise, quelque peu modulée toutefois avec cette cantatrice et ce ténor. J'ai souhaité signifier dans l'aube, puis la ballade et l'opéra une accélération progressive : douceur vers le foisonnement et la fête. Ici grandissent les enfants, leur voix se charge - ainsi ils chantent. Et en chantant, ils découvrent leur vie.
Fin du premier mouvement.




Adultes, ils se retrouvent face à face. Leurs pas timides sont signifiés par le pizzicato ; ce mot signifie cette technique de piquer les cordes du violon. Cela donne des notes fines qui, je trouve, collent à la timidité. Nouveau crescendo, car encore une fois un instant fort se prépare. Avec la musique, tout l'espace s'illumine, tout change selon les fluctuations des émotions. Et à l'ultime coup de cymbales, les mains se sont croisées "au cœur du vide, au centre de tout".
Par la pluie des plumes, le fond de l'univers change. Malgré les couleurs chaleureuses, il demeure sur cette toile une tâche, un trou noir, une menace. Mais on y fait guère attention alors que se prépare une valse particulière, le Blue Danube Waltz (ou Beau Danube Bleu). Ici encore, je me suis reposé sur cette musique, je voulais lui rendre quelque chose, au même titre que je voulais faire une référence à André Rieu qui a joué cette valse. Enfant, alors que je n'aimais pas vraiment la musique, André Rieu m'avait fasciné. Il me semblait normal qu'il ait sa place dans un de mes textes.
J'ai toutefois modifié un peu la structure de la valse avec l'impulsion des tambours et ce coup de cymbales qui ouvrent vers une autre plage mélodique. Il y a la préparation avec le motif de départ du Blue Danube Waltz, puis la danse sur la mélodie principale de cette musique.

De la valse, nous basculons vers le Smooth Jazz, vers quelque chose de plus charnel, vers "une valse sensuelle". Et comme la folie s'intensifie, nous trébuchons dans le Rock psychédélique, mêlé de Jazz Fusion dans lequel s'invitent tous les instruments. Seulement, la tâche a grandi, la menace tombe : brusquement revient l'orchestre symphonique en panique pour signifier la mort de l'oiseau de feu. Les gestes et blessures sont marquées par la musique : l'inspiration de Fantasia est ici très présente. Je voulais, dans ce moment plus que dans les autres, faire que ce drame soit visuel et sonore. Cela se clôt sur les deux premiers vers que j'ai isolés du poème de Supervielle : les amants sont seuls.
Fin du deuxième mouvement.




Lorsque les pleurs s'écoulent, ils voient le trou noir. Celui-ci emporte l'homme alors pris de convulsions illustrées par un rythme de Brutal Death Metal vif. Ce tempo "fracasse un rythme qui pulvérise les secondes". Bien entendu, ce que j'ai écris ne correspond pas au sens strict à la prestation de George Kollias que je propose en lien : ceci permet d'illustrer le type de tempo. En tout cas, c'est ce style musical qui m'a guidé dans ce moment. Après ce solo de batterie, l'homme expulse l'objet de son mal : il se vomit lui-même.
Cette partie est volontairement dérangeante : je la souhaitais bizarre et violente. L'homme ici ne cherche pas à se voir, c'est son corps qui expulse l'être pour le lui présenter. La mort, si on n'y est pas préparé, est une horreur, elle arrache la personne défunte et nous dépossède de nous-même. Le temps qui vient est un moment de prise de conscience sans artifice. Alors que le Double est ainsi présenté comme désarticulé et cadavérique, une musique Death Metal reprend. Si j'ai fait ce choix, ce n'est pas parce que le Death Metal nécessite forcément des cadavres et de la mort - le texte "Death met all" le montre bien. J'ai pris ce style pour ce que cette musique peut évoquer : une frénésie, une puissance de vie, une prise de conscience, qui passe par le jumelage, l'observation, la difficulté aussi. Mais le Death Metal laisse place aussi au style de Meshuggah avec un rythme décousu mimé dans cette phrase : "La batterie, en avant un moment, s'amuse des peaux de ses caisses et du rythme de ses pédales, va vite et s'arrête tout à coup, et tape et tape, décousue."

La musique s'arrête aussi brutalement qu'elle est venue pour guider à la danse du cadavre. Je l'ai imaginée selon la danse Buto que j'avais découverte au hasard alors que je commençais à écrire ce texte. Je me suis alors intéressé à la musique traditionnelle japonaise (pour le kokyu c'est ici, et voici pour les percussions) et j'ai voulu intégrer ce type de composition selon des mélodies moins torturées qui s'opposent à la chorégraphie. Comme je ne connaissais pas cette musique ni cette danse, j'ai joué sur l'aspect inconnu, comme nous nous sentons étrangers à nous-mêmes dans les moments de prises de conscience.
Cette danse, comme le cadavre, est double : elle chante l'ancêtre perdu - feu-l'oiseau dans un petit jeu de mot - et exprime cette douleur dans une performance gênante et inhabituelle.  Il y a une dissonance dans la musique, une absence de lien entre la danse et le reste : cela signifie la solitude, que l'homme voit enfin entièrement.
Le cadavre revient dans son foyer, l'homme revient à lui tandis qu'il saisit que tout va, change et se retrouve parfois. L'amante approche.
Fin du troisième mouvement.




Lors des retrouvailles, c'est le Blues qui s'impose dans une "Voie jasée" : j'ai voulu exprimer par "jasée" la présence du Jazz. C'est par le lien entre l'émotion et la musique que l'ordre renaît, par l'acceptation "de l'enchaînement naturel des instruments". Un accordéon se prépare...
Alors revient une festivité folklorique ! J'ai choisi de revenir en force avec la musique folklorique irlandaise puissante. Dans cette allégresse d'ébriété et de fougue, on bascule de l'Irlande à l'Afrique noire, avec un autre type de musique aux accents différents qui n'en demeure pas moins plaisante, porteuse de joie. L'accordéon s'en va, ne trouvant plus sa place. Puis viennent des flûtes et la guitare électrique : les flûtes s'accordent si bien aux sonorités Metal. J'ai invité le Folk Metal de Saurom ou Mago de Oz. On revient ensuite à la musique africaine.
Seulement, l'accordéon revient pour une dernière folie : un Black Metal folklorique, une "obscurité liée à un folklore méconnaissable". Ceci répond à une contrainte que je me suis fixé : placer une sonorité proche de Finsterforst dans ce texte. Encore une fois, je ne me sers des genres musicaux que pour ce qu'ils m'évoquent, non pour une quelconque idéologie - si ce n'est l'ouverture aux cultures !
La venue de l'accordéon attire d'autres instruments, alors la musique se métamorphose et enchaîne différents styles dans une symphonie globale de tout ce qui est possible. Le fête parvient à ce moment de prolifération et "d'harmonie parfaite" dans cet opéra qui réunit tout, au sein de l'univers. 

Par un rapport au début du deuxième mouvement, les mains se joignent encore, cette fois avec la conscience des moments. Et dans un sublime finale, ils s'embrassent, tout s'embrase en un coup de cymbale, tout disparaît pour ne laisser que ce dernier vers : "Mourir sur ses genoux..."




Comme vous pouvez le constater, la plupart des décisions prises pour ce texte répondent à cette priorité musicale. L'ensemble de cette production se base sur le ressenti, sur l'évocation. Les musiques sont présentées nues, pour une symphonie poétique. Il ne faut pas chercher de revendication, mais se laisser porter. J'ai beaucoup aimé écrire ce texte, seulement je suis conscient qu'il ne risque pas d'être le favori : les références sont nombreuses, et il répond à des sensations personnelles. Toutefois, je souhaitais réaliser un tel défi pour partager justement ce rapport à la musique que j'entretiens entre enthousiasme et recherche, plus dans l'instrumentation que dans les paroles.