jeudi 11 février 2016

Comment faire pour ... Être un artiste accompli ?

Dali, figure de l'artiste par excellence ! Normal, puisqu'il a tout fait pour devenir un génie : c'était le but de sa vie. (source)
 
Bonjour à tous !

Qu'ils vous énervent par leur réussite fulgurante, ou qu'ils créent en vous l'envie de vous adonner entièrement à ce que votre fibre la plus sensible voudrait vous conduire, que vous leur crachiez dessus par leur attitude ou que vous les adoriez par leurs valeurs, peu importe, les artistes ne laissent pas indifférents. Comme ils se livrent par leurs productions, nous sommes encore plus enclins à les critiquer : ce qu'ils sont définit ce qu'ils font, et vice-versa. Même si de nombreux auteurs ont démenti cette idée, parce qu'ils s'affirmaient capables de faire la différence entre leur identité propre et leur identité d'artiste, on sait tous que c'est faux : quand Claudel a écrit le Soulier de satin, éminemment chrétien, c'est parce que lui-même est un fervent croyant.
Qu'ils parlent, ces artistes, et qu'ils essaient de tout contredire : quand ils s'impliquent autant dans ce qu'ils produisent, ils laissent un peu d'eux-même !

Alors quand ils font de la merde, on s'en donne à cœur joie, pareil quand ils se vautrent en tant que people : "T'as vu ce qu'a dit ce con ?! Pas étonnant que ce qu'il fasse soit aussi pourri !"

Oui, on aime critiquer ces personnalités... Mais, bon, si, parmi nous, certains ont l'honnêteté d'affirmer qu'ils ressentent une pointe de jalousie ou d'envie, comment peut-on faire pour, nous aussi, prétendre au rang "d'artistes" ? Pourquoi certains ont ce privilège, et pas le pécore du coin ?

Vous allez voir que devenir artiste, ce n'est pas donné à tout le monde.

Mais, avant de débuter, je rappelle que les "Comment faire pour ..." sont des articles satiriques : le but est de signaler des clichés, des stéréotypes partagés qu'on entend facilement par-ci par-là, et qui sont véhiculés par les média, notamment. Il y a une part de moquerie envers ces a priori, mais il y a aussi des éléments sérieux pour les détruire - à vous de voir lesquels.

"Mmmmh, y é souis oune artiiiiiiiste !" (source)

Baigner dans un bain de culture, manger du bouillon de culture, avoir des sphères culturelles qui gravitent autour...

A vous d'ajouter d'autres métaphores, mais le point primordial est ici : on ne peut décemment pas être artiste si on vit dans un milieu où l'art et la culture sont totalement absents. Oubliez le mythe du self made man de l'art, c'est absolument faux ! Même le plus contemporain, le plus anti-conformiste des artistes a une base et des références. Les poètes surréalistes ont fait le contrepied de ce qui se faisait à leur époque, les musiciens expérimentaux du Free Jazz puisent forcément dans le Jazz. On ne le dira jamais assez : il n'y pas plus conformiste qu'un anti-conformiste. Car c'est celui qui aura le mieux intégré totalement les tendances afin de s'en affranchir, de s'en défaire.
Donc si vous n'avez pas eu d'éducation pré-natale à la musique, si, durant vos premiers mois, vous n'avez pas eu de chambre tapissée de Magritte ou de Matisse (comme maman), si vous n'avez pas eu comme livre de chevet du Mallarmé, c'est mort-né pour vous ! Jamais vous ne parviendrez à embrasser cette culture contre laquelle il faut se battre. Et c'est essentiel pour le point suivant...

Être marginal !
Un artiste ne peut décemment pas être comme tout le monde, sinon nous aurions une plèbe d'artistes. Si Internet a permis à "Mr Tout-le-monde" de prétendre à être artiste en diffusant facilement son travail, il faut être honnête : un artiste n'est pas comme les autres. Car celui qui veut devenir pleinement artiste fait preuve d'abnégation : il se lance à corps perdu dans son travail. Il va se mettre dans des dispositions très précises, minutieuses, afin de pouvoir créer comme il le souhaite.
Passer autant de temps dans des dispositions intimes, c'est se fermer dans son cocon, rassembler les éléments pour être dans une zone de confort.
Mais un marginal va plus loin : non content de passer la majeure partie de son temps à son art, il va aussi bousculer ces habitudes ! Sa zone de confort, il doit la dépasser pour progresser. Qui d'autre qu'une personne pas comme les autres va chercher à se faire violence ? On en reparlera, mais admettez qu'un artiste, forcément, n'est pas comme les autres personnes.

Vous voyez Dali ? Celui qui, pour l'inauguration d'un parfum nommé "Fracas", est venu balancer un pavé sur la vitre de la boutique 
Dali a passé sa vie à tout faire pour devenir un "génie" : c'était sont objectif absolu ! Lui seul serait l'unique et véritable esthète parmi tous. Donc, non seulement il était marginal, tel un fou qui sortait des choses inattendues et surprenantes, mais il était en plus visionnaire. Car être marginal, c'est à la fois se démarquer dans le présent, mais aussi avoir une vue sur l'avenir. Eh ouais, son pavé sur la vitre, c'est The Brick on the Wall avant l'heure ! Que dire des Pink Floyd, du coup ? Eux aussi, marginaux : ils ont tordu la culture de base du pavé dans la vitre pour faire leur musique si particulière.
Comment ça, aucun rapport ?
Attendez de voir le prochain point.

Ce que devait donner la collaboration Dali-Disney, rétablie en 2003. Comment, quel rapport entre Dali et Disney ? Walt Disney était considéré par Dali comme le plus grand surréaliste de son temps. Pourquoi ? Faire se mouvoir une souris sur un bateau, avec une animation fluide, alors qu'il siffle et que le navire est content de cracher sa vapeur, vous trouvez ça "normal" ? A une époque, ce n'était pas admis comme standard, et Disney a dû faire beaucoup d'effort pour construire son studio.

Ne pas être compris.

On ne peut pas être génie en rapportant tous les suffrages. Un artiste est indubitablement incompris : à partir du moment où celui-ci est compris, il n'est plus un mystère, et son œuvre perd en qualité. L'art est justement art parce qu'il résiste à toute explication cartésienne. On l'a dit : un artiste est marginal. En marge, il ne peut pas être accepté de tous. Il divise. Voyez un peu : qu'est-ce qu'une personne qui parvient à réunir sous sa coupe l'ensemble de l'humanité ? Un dictateur !
Certains vont ainsi s'en donner à cœur joie afin de brouiller les pistes : nombreuses sont les personnes à user d'un vocabulaire complexe pour montrer combien l'art, c'est du sérieux ! Vous n'y comprendrez rien, vu qu'ils parleront de concepts etc, et vous aurez l'intime sensation que, oui, c'est de l'art ! Mais ne vous y trompez pas : si ça semble mystérieux, parfois c'est juste une apparence richement construite. Le vrai mystère n'a pas à se justifier, c'est à vous de lire et de comprendre. Si vous avez besoin des explications du bonhomme derrière, c'est que celui-ci ne se base que sur son discours afin de séduire la foule. Encore une fois, ce charlatan s'approche plus du dictateur.
Encore heureux que les véritables artistes ne réunissent pas tout le monde. Enfin, si on avait eu Dali à la place d'Hitler...

 Personne d'autre que les Inconnus n'a aussi bien saisi l'imposture qu'il peut y avoir dans tous les arts... Ah, si, regardez aussi Faîtes le mur, qui part de Banksy pour parler ensuite d'un autre personnage tout à fait fantastique : un charlatan de première !

Marginal, oui, mais pas trop !

"Attends une minute, tonton Death Metal ! Tu dis que c'est hyper important d'être "marginal", et juste après tu dis "mais pas trop" : mais t'as pas de face !"
Ah, mais il faut que j'aie le temps de justifier ça ! Prenez le temps de visualiser la chose un instant : un artiste ne vit que de son art, cela va sans dire ! Que ferait un artiste si personne ne comprenait ce qu'il fait ? Lui, il produirait, mais rien ne serait acheté ! Peu importe l'art (musique, écriture, peinture, sculpture etc), vendre et gagner de l'argent, voilà le nerf de la guerre.
La marginalité doit apporter du mystère. Trop en faire, c'est imposer aux spectateurs un piège à doigt chinois. Alors, soyez fous, mais gardez les pieds sur terre !

Avoir une névrose.

Voici un point commun entre le psychologue / psychiatre / ce-qui-commence-par-psy-et-qui-traite-de-la-psycho et l'artiste : tous deux sont emprisonnés dans une névrose. Si le docteur spécialisé en avait besoin afin de tout comprendre de ses patients névrosés, l'artiste est forcé d'être malade pour une simple raison : heureux, on ne produit pas.
Ou, plutôt : quand on est sain d'esprit, on ne crée pas.
Prenons l'exemple de la Divine Comédie de Dante : l'Enfer est torturé, plein d'une imagerie dérangeante qui inspire de nombreuses personnes, entre fascination et crainte. Tout le monde connaît des éléments de cet Enfer : les tempêtes de damnés, les corps décrépis mus par des pêchés immondes, le tout sous l'écho de leurs cris désespérés. On a aussi une image très précise du cerbère qui sans arrêt tourmente les mourants.
Dans ce "lieu où la lumière n'est plus", tout va mal, et c'est bien l'errance au milieu de ces ténèbres qui marque : on s'imagine nous-même en perdition dans notre vie, auprès de personnes anonymes qui errent comme nous, si bien qu'on ne se reconnaît plus et qu'on ne reconnaît plus personne.
Une fois arrivé au Paradis, le poème prend une autre tournure. Il retrouve sa fiancée, et tout va bien. Dans ce bonheur absolu, il ne se passe rien. La quiétude est continue, berce, repose. Forcément, on s'endort. C'est bien moins palpitant que l'Enfer !
Si un artiste va bien, sa production sera forcément cadencée par cette stase joyeuse.
De plus, pour produire quelque chose, il faut s'interroger. Regardez plutôt les œuvres qui vous ont le plus marqués : dans tous les cas, il y a quelque chose qui intrigue, questionne, met au regard, nous fait réfléchir ou penser. Ceci est seulement possible parce que l'artiste a pris une posture particulière : il a cherché à voir ce qui pouvait faire réagir les personnes. Je peux vous garantir que, pour réussir cet effet, il faut se tirer les cheveux sans arrêt, s'acharner au maximum. Quand on est sain, on ne se met pas en difficulté, on ne cherche pas à se faire violence. Il faut être fou pour produire, et vouloir produire encore. Être fou aussi pour se livrer, mettre toutes ses tripes dans la bataille. Fou de dépenser autant d'énergie dans une entreprise qui nous soumet à la critique, nous fragilise.
Fou de vouloir donner sans recevoir.
Fou de souhaiter puiser le beau dans l'inutile.
Fou, vous dit Jacques Ferron : "Le malentendu en littérature est à la base de la plupart des réputations. Il faut être un peu fou pour écrire. Comment expliquer autrement qu'un homme veuille se faire un nom avec les mots de tout le monde ?"

"Bénis soient les personnes étranges, les poètes, les marginaux, les artistes, les écrivains, les musiciens, les rêveurs et les outsiders qui nous force à voir le monde différemment." (source)

Feindre la facilité.

Dernier point de cette analyse, et le plus énervant pour nous tous : qu'il soit musicien, acrobate, danseur, cinéaste ou que sais-je encore, tous semblent faire leur art avec une facilité déconcertante. Ils parlent "d'inspiration", qu'ils ressentent le "plaisir de ressentir le feu soudain d'une création qui les dépasse"... Bref, ils vendent du rêve ! Ils nous diffusent une image de l'artiste qui se laisse porter par ses émotions, agit sous l'impulsion quasi-divine et, puisque cela le dépasse, ça semble être surnaturel, mais tout à fait accessible.
Voyez un groupe jouer sur scène, ils sourient comme pas possible. Tout a l'air simple pour eux, tout n'est que plaisir !
Ne soyons pas dupes : derrière tout plaisir affiché se dissimulent des heures de remises en question, de tirage de cheveux en quatre, de moments à chercher à se situer par rapport aux productions majeures, d'interrogation autour de la société, du monde et de ses mutations. Il y a aussi des heures d'entraînement, de travail pur. Le musicien a fait ses gammes et parfait ses technique pour avoir une exécution parfaite. Le peintre cherche la couleur idéale ainsi que les effets de textures idéaux. L'écrivain traque le mot juste, les phrases fluides. Il écrit sans cesse afin d'avoir une excellente gymnastique de la syntaxe.
Si on reprend la cas Dali, c'est un homme qui a passé toute sa vie à travailler à fond son art. Rien n'était laissé au hasard, il a constamment cherché à se dépasser et à surprendre. Ainsi, le cas de "Fracas" est un mythe : il a bien fracassé la vitrine pour l'inauguration du parfum, mais la légende veut qu'il a fait ça car il n'avait rien produit. Quand bien même on peut trouver des sources affirmant qu'il a fait ça sous une impulsion, je n'y crois pas : il n'a pas agi au hasard parce qu'il n'avait rien. Dès le départ, il savait qu'il ferait ça.

Tous donnent à voir un travail qui semble sorti de nulle-part, et qu'on prend quelques temps à parcourir. Peu importe la création, vous passerez moins de temps à la découvrir que ces artistes lorsqu'ils les ont produit. Si un album peut s'écouter en 45 minutes, combien de jours ont-ils passé à son élaboration ?

Une vidéo propre, pour une musique qui ne semble pas si simple à jouer que ça.

Tant de travail, qui peut être balayé par un simple : "C'est d'la merde !"
Et tant de charlatans qui, en quinze minutes, pensent avoir fait quelque chose de bon et, sous prétexte que certains, qui n'y connaissent pas grand chose, ont trouvé une accroche, parviennent à être reconnus. Ces charlatans aussi qui, par un tour d'esprit retors, parviennent à taper juste, et à remporter les suffrages. Mais, on l'a dit : un art qui attire la majorité, c'est du communautarisme, une dictature culturelle. Un homme politique peut faire un discours pour suivre le sens du vent : dans le département du pays de la Loire, le Hellfest a ainsi été critiqué injustement pour que la personne puisse s'assurer la majorité. Est-ce vérité, quand cette personne politique relance des clichés sur le Metal ? Peut-on croire quelqu'un qui ne connaît pas la culture qu'elle dénonce ?
Peut-on accepter l'art de quelqu'un qui agit plus en commercial ?

Plus que toujours : méfiez-vous de la démagogie.

jeudi 4 février 2016

Tonton Death Metal et la société : Vous avez dit "réforme" ? SUS À L'ENNEMI !

Issu de la page de Marc Louboutin

 Bonjour à tous !

Le message du jour est "Je suis circonflexe" : comble du mauvais goût. Utiliser un ralliement noble pour quelque chose de ridicule. Et, attention, cette image est utilisée sérieusement ! J'ai bien pris le temps d'observer, voir s'il n'y avait pas quelque chose qui m'échappait. Mais vu que ce message accompagnait le discours qui m'a fait réagir, j'en suis venu à cette première idée : "N'ont-ils donc aucune face, pour mettre au même rang l'orthographe et le terrorisme ?!"

Je suis très partagé concernant les réactions qu'il y a pu avoir. Cette indignation atteint des sommets difficilement compréhensibles. Mais, justement, les Contes Urbains c'est aussi l'occasion, avec les "Tonton Death Metal et ...", d'observer ce qu'il se passe et de tenter de voir des choses sans s'emporter.
Prenez votre plus gros paquet de chips / pop corn / biscuits, il va y en avoir, des choses à dire. Après tout, si certains font des tartines de "n'importe quoi" sur Facebook, je ne vais pas me priver d'une argumentation carrée sur ce blog !

Aussi, pour être le plus ordonné possible, je vais procéder en deux temps :
- analyse du discours qui me fait réagir
- prise de recul et observation de ce qu'il se passe

Ne perdons pas plus de temps, et lançons-nous !

Analyse du discours : Lorsqu'un écrivain mélange tout

Entre les réactions de mes contacts qui étaient mesurées (ce que j'apprécie fortement), je suis tombé sur le message de l'écrivain Marc Louboutin, que je ne connaissais pas. Merci "fil d'actu Facebook" de me montrer ce que mes contacts peuvent aimer !
Préparez-vous à entrer dans un abîme de confusions dans tous les sens.

La crétinisation est une arme de domination.
Cette réforme socialiste de l'orthographe est une honte. Passons qu'elle est d'une telle absurdité crasse qu'il aura fallu 26 ans pour oser l'appliquer. Oublions qu'elle n'est sans doute qu'un premier pas, les autres suivront vite, vers une sorte d'uniformisation phonétique de notre langue. Retenons qu'elle est surtout symbolique. Pas uniquement d'un nivellement vers le bas. Ne nous trompons pas. C'est le marqueur d'un désir de nous uniformiser, de nous formater tous dans un modèle médian. Cette crétinisation obligatoire, légalisée, imposée, est un des signes de la volonté de nous transformer, de force, en acculturés standardisés, en clones médiocrement équivalents à pensée unique.
Je refuse cette réforme. Je continuerai, et autant d'autres similaires peuvent bien suivre, de tenter d'écrire tel que le français me fut appris. Même - et surtout sans doute - si je suis loin d'en être un expert malgré mon métier. Ne nous leurrons pas. Ce culte de la facilité n'est en rien un avantage. Il souhaite avant tout nous transformer en autant d'unités similaires sans intention de s'élever, de se cultiver, de pouvoir penser différemment, et ainsi de contester.
Cette crétinisation est un dressage de docilité.
Un jour mes petits-enfants, si le destin permet que j'en connaisse, répondront à la question de savoir si leur grand-père est âgé : "Oui, sacrément, tellement qu'il écrit encore en vieux français, sur du papier, au stylo-plume et en ancienne écriture penchée..."
Je n'ose imaginer aujourd'hui, sans un certain effroi doublé de honte prémonitoire, la forme écrite de cette réplique dans une vingtaine d'années. Après qu'une éducation nationale et propagandiste en aura fait volontairement des abrutis malléables et corvéables à merci...

Alors, première chose : Louboutin nous parle d'une décision politique. En effet, une réforme du français dépend entièrement du pouvoir en place. Si celui-ci est conservateur, il ne va pas chercher à modifier la langue. En revanche, si celle-ci est pour le changement, elle voudra appliquer de nouvelles réformes. C'est ce qu'il s'est passé avec l'ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, qui a autorisé l'utilisation du français vernaculaire (autrement dit, la langue du peuple, sale et informe, en opposition au latin savant de l'élite) pour rédiger les registres officiels (acte de naissance, de décès etc).


Si l'on se remet dans le contexte du XVIème siècle, on est dans une situation assez tendue au niveau de la langue : d'un côté, nous avons l'élite intellectuelle, chrétienne et savante qui s'obstine à conserver un latin soit disant pur (alors qu'il a été soumis à de nombreuses modifications depuis le début du christianisme), de l'autre un peuple divisé en régions, avec des patois variés, qui pige que dalle à ce qui se raconte à l’Église. Un comble lorsqu'on sait que, à cette époque, l’Église était la première puissance en place. Elle avait un rôle dans la structure sociale, et l'église était un lieu d'éducation. Difficile d'éduquer lorsque le pécore en face ne capte rien de ce qu'on lui prêche.
Face à cette tension entre Église élitiste et peuple qui parle une autre langue, il fallait réduire l'incompréhension afin d'unifier. La Réforme de l’Église catholique, via le Protestantisme, est une étape cruciale dans cet objectif d'unifier, de ramener le peuple à cette chose essentielle et structurante qu'était l’Église.
Quelle a été la réaction ?
L'élite s'est énervée, bonnement et simplement !

Ils ont vu dans cette Réforme la fin de leurs acquis, la mort de leur système séculaire. L'élite, comme la noblesse, est un rang que l'on obtient par le sang. Il y a un aspect "pur" qui ne vient pas par le mérite, mais par la descendance. T'es bien tombé, t'es champion.
Ce système injuste et arbitraire avait pour unique fonction de réduire considérablement l'élite, selon la thèse que si on est nombreux, c'est le bordel. Alors gardons les enfants de ceux qui ont fait leur preuve, ça ira très bien.
Le Protestantisme est une brèche dans cette élite, et cette brèche permettait à tous les rats de pénétrer dans la tour d'ivoire de notre chère noblesse intellectuelo-savante.

"Les rats doivent me suivre, pas me remplacer !" (source)

Comme cette réforme de la langue en 1539, la réforme qui nous intéresse aujourd'hui, à l'image de toutes les réformes de l'orthographe depuis des siècles, a pour but de rendre accessible la langue officielle. Cette langue vivante se module selon les usages : si on prononce "oignon", pourquoi ne pas écrire "onion", ça fonctionne ! Vous me direz : "Oui mais c'est horrible, c'est scandaleux !"
Dîtes-vous bien que votre "chevaux" est une aberration de la langue française ! De base, toutes les lettres se prononçaient en français médiéval. Et "cheval" donnait "chevals", avec un "l" et un "s" qu'on entendait bien. Seulement, l'usage a fait qu'au lieu de prononcer "chevals", les gens ont dit "chevaus". Pourquoi mettre un "x" ? Parce qu'une réforme en a décidé ainsi !

Réforme = nivellement, c'est entendu. On met tout à plat. Mais pourquoi l'écrivain attend-il que ce soit vers le bas ? Il ne faut pas voir le changement comme une chute ! Le souci vient du fait qu'il y a des habitudes qui ont été prises : changer ces habitudes, c'est devoir ré-apprendre, et c'est difficile. J'ai envie de dire, changer de paradigme ou de règles en orthographe, c'est comme lorsque Facebook a changé son interface : tout le monde a gueulé, mais tout le monde s'y est accommodé !
Ce qui pose problème dans ce cas, c'est qu'il y a suppression d'un accent, et ceci est vu comme une décadence.
Soyons clairs : décadence ne signifie pas une chute vers le moins bon, mais un retour en arrière. Ici, c'est le cas, puisque les accents ont été introduits environ au XVème siècle. Avant, il n'y en avait pas. Du coup, cette suppression apparaît comme un retour en arrière. Ce qui intrigue, c'est que ce retour est perçu comme négatif. Pourquoi ? Il faut arrêter d'y voir un effet "abrutissement social" !
D'ailleurs, en quoi cette réforme nous transformerait en "acculturés standardisés, en clones médiocrement équivalents à pensée unique" ? Mais, de base, la langue est uniforme et standardisée, elle a ses règles et c'est par celles-ci qu'on arrive à se comprendre ! Changer les règles ne modifient pas l'essence même d'une langue, qui est d'imposer pour qu'on suive tous le même paradigme.
En soi, ce changement n'a rien de négatif. Mais comme on supprime, alors suppression = négatif. 


Ah ben ça devait être beau quand on a imposé le système métrique au XIXème siècle : "Comment ? Moi je reste avec mes galons, non mais oh ! Le système métrique, c'est une invention du Démon pour nous abrutir et nous rendre docile face à la République !"

T'es bien content de l'avoir, aujourd'hui, ton système métrique. Parce que, crois-moi, si tu devais faire la conversion entre chaque département de ton système de mesure à l'autre, tu serais gavé.

Burns fait son cinéma

Après, je ne vois pas en quoi cette réforme empêche de se cultiver ? En réalité, cette personne critique moins la réforme que le socialisme dans son intégralité. Voyez un peu son discours : uniformisation, formater, culte de la facilité... 
Il dénonce un côté "assistanat" souvent critiqué, comme quoi la gauche socialiste ne fait qu' "assister" le peuple sans jamais le laisser maître de lui-même, car toujours placé sous une "docilité".
Sauf que ça ne tient absolument pas debout par rapport à la langue française ! Car, finalement, une réforme, ce n'est rien. C'est simplement une liste de règles. Ce qui prime, in fine, c'est l'usage. Si vous continuez d'écrire "oignon", on ne pourra pas vous en tenir rigueur. L'histoire de la langue montre qu'une réforme des règles se fait avant tout par une phase de transition, et c'est celle-ci qui détermine si oui ou non les nouvelles règles restent ou disparaissent.
En gros : cette réforme ne veut rien dire, et il faut arrêter d'y voir un complot socialiste de nivellement vers le bas. Et la "crétinisation", je ne vais même pas la commenter tant c'est ridicule. Comme si on t'empêchait de te cultiver librement... Je ne sais pas où il se croit, mais la gauche socialiste et sa réforme, ça ne m'empêche pas de lire mes livres, de jouer à mes jeux et d'écouter ma musique.

Comme j'ai dit : cette réforme et ce changement sont perçus comme des retours, donc comme des pertes car ce changement est lié à l'idée de décadence. D'autant que cette réforme est, pour certains, assimilée au fait qu'il a le langage SMS des "jeunes". Sauf que ce langage est réduit à une communauté et qu'elle n'est pas admise par tous. Comme c'est l'usage qui fait la langue, et que le français bien fait reste défendu dans l'ensemble, on n'a pas à s'en faire de côté-là. Et puis, soyons sincères, des cancres en orthographe, il y en a toujours eu ! Sauf qu'au XIXème, ceux qui réussissaient étaient ceux qui avaient les moyens d'aller à l'école, ceux qui avaient aussi des parents qui pouvaient bien les suivre. Les plus démunis, eux, restaient bosser avec leurs parents. Finalement, il y avait une pré-sélection de l'élite.
Au lieu de se plaindre et de monter sur ses grands chevaux, le mieux reste de faire bon usage de la langue, et de pas tout mélanger.
Il mélange tellement tout, le monsieur, qu'il en vient à la démagogie de tacler la génération Internet : ""Oui, sacrément, tellement qu'il écrit encore en vieux français, sur du papier, au stylo-plume et en ancienne écriture penchée..."

Oh mon Dieu la réforme va m'empêcher d'écrire au stylo sur du papier !

Ah d'accord. Tu es en train de faire un discours anti-Internet en mettant en avant le format papier, alors que tu postes sur Facebook ? J'en connais un qui va devoir faire un tour sur mon dossier "Hypocrisie et démagogie" !

Car, au sujet des mélanges absurdes, je veux surtout revenir sur ça : "Après qu'une éducation nationale et propagandiste en aura fait volontairement des abrutis malléables et corvéables à merci..."
Mais où va-t-on avec ces pensées passéistes ? J'ai lu il y a peu un texte d'un écrivain amateur dans lequel le professeur se moquait du suicide d'un élève. Il y a toujours, en ce moment, une véritable méprise concernant l'école.
Premièrement : elle n'y est pour rien dans cette réforme ! Quand bien même on peut évaluer le niveau d'orthographe des élèves et, de fait, la façon d'enseigner l'orthographe, cette évaluation ne peut en aucun cas être la preuve d'une "création volontaire d'abrutis". Déjà parce que l'école agit avec l'éducation de la famille : si la famille n'en a rien à cirer de l'orthographe, tu peux faire ce que tu veux en tant que professeur, les acquis ne tiendront pas car il n'y aura aucune cohérence entre l'usage culturel à la maison et à l'école.
Ensuite : d'où vous voyez dans l'école une manière de faire des soldats, des personnes uniformisés et identiques ? Mince, c'est fini les hussards noirs de la République et la volonté de faire des "modèles républicains" façon IIIème République ! Mais quand on ne connaît pas le métier d'enseignant, on ne se prononce pas dessus !

Il est de bon ton d'affirmer qu'un prof suit le programme, basta, et ne fait qu'enseigner l'intelligence scolaire sans chercher à faire développer la créativité, l'esprit d'initiative etc. Mais c'est absolument faux ! Les arts ont une place très importante dans l'école primaire : productions en arts, expression écrite, analyses en histoire des arts, comparaison d'oeuvres, rencontres culturelles, visites de musées etc. Il y a énormément d'occasion de rencontrer la culture !
Certains diront : "Oui, mais au collège, l'école se radicalise en un lieu où on bosse et apprend ses leçons, basta." C'est vrai, mais l'école a un but essentiel : rendre autonome. Passée l'ouverture aux multiples cultures, il faut préparer l'adolescent à une donnée malheureusement essentielle dans le monde des adultes : les concours et examens. Si on ne le prépare pas à bachoter et apprendre en dur, il ne sera pas préparé à passer un examen qui requiert de bosser avec abnégation.
D'autant qu'il me fait rire, cet écrivain ! Il tacle l'école sans savoir de quoi il parle... Mais pour écrire, il a bien eu besoin de l'école. Alors, oui, on peut s'affranchir de la culture scolaire une fois adulte. Mais cracher sur l'éducation nationale parce qu'on est fâché, c'est inutile et, surtout, stupide. Ce ministère a ses travers, mais l'ensemble des enseignants fait le maximum pour les élèves. On peut toujours avoir des brebis égarées dans le lot. Mais, croyez-moi, les mauvais éléments dans le professorat sont vite repris.

Allez, un peu de détente par rapport à l'école...


Finalement, que retenir de ce discours ?
- une attaque politique avec des coups à tout-va, quitte à tout mélanger, pourvu que ça blesse (si on donne mille coups au pif, ça va bien porter à un moment)
- une critique de la génération SMS, minoritaire face à ceux qui défendent le français bien parlé et bien écrit
- une peur de la mise en avant d'une culture de masse pauvre. Elle est déjà présente, cette culture de masse, et partout. A toi de faire ta sélection. A chacun de faire preuve d'esprit critique.
- un esprit échauffé qui en a gros sur la patate, et qui braille sans trop savoir contre quoi


Ce dernier point permettra de faire la transition avec le deuxième temps.


Recul et observation : Quand Mr. Tout-Le-Monde veut appartenir à l'élite avec la démagogie

Globalement, et pas seulement chez cet écrivain, il y a une forme de violence sous-jacente, où chacun attend la moindre occasion pour bondir et sortir les crocs sans jamais mordre. Étrange époque où tout le monde dit "respecter autrui" mais n'hésite pas à lever le bouclier sans se battre, pour défendre sans agir, et ceci face à quelque chose qui n'est pas urgent. Courageux, mais pas téméraire.
On se retrouve dans une situation où toute information devient pugilat verbal. Ceci ne serait pas grave s'il n'y avait pas cette conviction que notre identité n'est faite que par nos pensées et nos goûts.

Voyez un peu : quand vous dîtes que tel artiste n'est pas terrible, vous voyez tout de suite des personnes réagir vivement :
- Mais si t'aimes pas, va voir ailleurs
- Ah ouais, et toi, tu crois que c'est mieux ce que tu aimes ?
- Qui t'es pour juger nos goûts ?
- Essaie de faire comme lui ou elle, et après on verra
En bref, une violence sous-jacente qui explose sans qu'on l'ait demandé. Parce que ces personnes réagissent en pensant qu'on a attaqué leur identité propre.

Source

Ici, c'est la même chose : cette réforme est l'occasion de multiples débats stériles, lesquels conduisent à une incompréhension générale et à une division entre les anti-réformes et les autres.
Drôle de conséquence, alors que la langue évolue justement dans le sens à ce que tous puissent se comprendre.
Mais pas si étrange que ça, finalement. Car ces réactions virulentes sont seulement décalquées à partir de ce qu'a pu faire l'élite fut un temps.
Des personnes veulent changer les règles de l’Église ? Tuons-les !
Des révolutionnaires veulent renverser le pouvoir séculaire ? Traquons-les !
Des métaleux veulent implanter un festival dans notre chère France ? Faisons tout pour diaboliser cette musique !

A partir du moment où Internet donne la parole à tout le monde, tout le monde peut prétendre à construire un discours critique, là où, auparavant, ceci était réservé à l'élite ou un groupe solidement constitué. Parmi la forêt immense de discours, une forme d'inconfort semble s'accentuer au fil du temps. Comme nous découvrons encore plus d'éléments culturels et que nous consommons encore plus de discours critiques avec Internet, on est de plus en plus face à ce qu'on peut percevoir comme des attaques.
Par exemple, situation standard où le "je" correspond à beaucoup d'internautes :
Je découvre un groupe de musique que j'aime beaucoup.
Je m'écoute un album en boucle et, tiens, je décide de regarder les commentaires des internautes. Ah, il y a en a qui, comme moi, adorent le solo ou l'intro ou le rythme, super ! Oh, que vois-je ? Quelqu'un qui sort : "Ah mais c'est de la merde !" 
Le pseudo de celui qui a critiqué est "Keen'V Adams Pokora". Mais qui est-il pour juger ce groupe qui est autrement plus intéressant que Keen'V et M Pokora. En plus il aime Kev Adams, n'importe quoi ! On s'en va lui rappeler que, s'il est pas content, il peut toujours mourir avec son Wati B, et ce sera vite vu !
Attends, mais il réagit en disant : "Mais t'es trop pas à la page : t'aimes des groupes de vieux !" Ah ouais, comme si la musique avait une date de péremption. Non mais ça t'arrive de réfléchir ou tu as décidé de simplement te laisser porter par les vagues Pop, pour tout engloutir sans penser à quoi que ce soit. T'as pas trop froid à l'anus, à force de rester sans arrêt le froc baissé, en attendant que vienne la bonne sodomie non-culturelle ?!

Ce genre  de joutes, il y en a des tas. Puisque, dans l'esprit des personnes, critiquer quelque chose via Internet - Internet qui nous permet de découvrir des choses et, aussi, de nous situer auprès d'une communauté - revient à critiquer la personne en elle-même, ces discours sont mal perçus.
Dans le cas des idées, c'est exactement la même chose : quelqu'un avance un discours, on n'est pas d'accord. L'un des deux ou les deux se froissent et ça finit en échange de grossièretés. Il est même dit que, lors de ce type de débats, on en vient un moment ou un autre à faire un lien entre ce que dit l'opposant et les nazis : on appelle ça "le point Godwin" ou "loi de Godwin" !


Avec des chats, c'est mieux. (source)

Mais peut-on imputer ça au seul Internet ? Quand on voit, au Parlement, du pugilat pour savoir "qui c'est qui qui" aura raison alors que certains dorment sur les bancs du gouvernement, on se dit que, finalement, l'homme est un loup pour l'homme. Il est prêt à mordre pour défendre ce qu'il veut défendre. Internet ne fait que recentrer cette défense autour de l'identité - certains diraient autour de l'ego. Seulement, à partir du moment où l'on se livre par Internet (ses états d'âme, une création artistique, ses goûts etc) ou que l'on implique ce qui nous est cher, on tombe dans le piège de vouloir défendre notre intimité.
C'est pour quoi garder du recul, c'est avant tout se souvenir que, sur Internet, nous ne sommes pas "nous", mais ce que l'on veut montrer. Si quelqu'un critique le discours que je viens de produire, je ne le prendrai pas comme une attaque personnelle car, en réalité, je ne mets pas grand chose de personnel : il y a surtout des recherches et des croisements d'éléments que j'ai trouvés par-ci par-là. En revanche, je prendrai mal qu'on me dise : "Olol pavé César, ce qui te liront te saluent !" parce qu'ils exprimeraient une impasse face à ce qui est construit.

Dire cela n'est pas hors-sujet, car cela permet de revenir à la crainte de Louboutin. En effet, quand il craint pour l'appauvrissement de la langue française, il anticipe un appauvrissement cérébral et culturel, lequel donnerait encore plus "d'abrutis" à sortir des "Pavé César" et à faire l'impasse dès que ça dépasse les 140 caractères de Twitter. En gros, il craint une génération Zapping, celle qui ne prend pas le temps de penser, celle qui ne veut faire aucun effort, celle qui veut du chauffé au micro-ondes ou, mieux, en instantané.
Le problème avec sa critique, c'est qu'elle est désuète : on se croirait dans les années 70, où l'on critiquait le métro-boulot-dodo et le consumérisme américain. Il met en avant une "idiocracie" dont on a peur depuis des décennies, mais qui ne vient jamais. Pourquoi ? Parce que les personnes ne sont pas dupes : elles s'organisent, centralisent des idées en vue du progrès.
Face aux vidéastes qui vous semblent ridicules, tels que Norman ou Cyprien, 3615 Usul et Crossed ont réussi à attirer une foule de fans avec du contenu intelligent et culturel. Alors qu'on déplore un manque de culture, le pôle culturel de ma ville accueille sans cesse des personnes, et son auditorium avec des spectacles de qualité font souvent salle comble.

La peur est naturelle. Cependant, elle doit être suivie d'une action. Tu as peur pour ta langue française ? Utilise-la comme il se doit, fais en sorte que l'usage que tu diffuses autour de toi soit celui que tu veux voir perdurer.
Et, à l'avenir, quand il y aura quelque chose contre lequel il n'est pas nécessaire de sortir les grands discours, repose-toi pour te dresser contre ce qui vaut vraiment le coup. Parce que mettre au même niveau "Je suis Charlie" avec l'accent circonflexe... Mince, c'est tellement grossier !

 A world full of conflict / Time patiently waits / Emotions directing / The choices he makes / Confusion - it’s so clear/ Illusion - here and there

Je vous remercie d'avoir pris le temps de lire cet article : j'estime qu'il est toujours bon de traiter de ces choses-là de manière indépendante, à tête reposée.
N'hésitez pas à le partager, afin de calmer les esprits autour d'une réforme qui n'a pas à inquiéter outre mesure.
Très bonne fin de semaine à vous, à bientôt.