vendredi 8 avril 2016

Critique d'album : "Barton's Odyssey" de Atlantis Chronicles


2016 est une année particulière dans la scène Metal. Elle a vu sortir le dernier Obscura avec un "Akroasis" plutôt reposant et rafraîchissant, et verra venir le dernier Vektor dans une musique cosmique énergique aux envolées qui semblent, pour ce qu'on peut entendre, très prometteuses.

C'est donc une année qui se situe sous la poésie, avec une technique mesurée et réfléchie selon des concepts précis.
L'album que je vais vous présenter entre en plein dans cette tendance de vouloir proposer du Metal de haute volée, avec un degré accru de conscience artistique. Puisque l'art contemporain se défend avec des concepts, les musiciens extrêmes prennent le taureau par les cornes, comme pour dire : "Notre musique, avec ses règles, est de l'art !"

Alors plongeons ensemble dans l'univers d'Atlantis Chronicles.

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L'oeuvre :

Avec un nom de groupe aussi équivoque, on ne peut pas se tromper : ces parisiens aiment l'eau. Leur thème de prédilection est l'océan, puisqu'ils s'inspirent de références scientifiques (les recherches et travaux de William Beebe et d'Otis Barton) ou littéraires (Verne, Lovecraft).
Un tel album qui invite à une plongée sous-marine se doit de réussir son plongeon. Et, quand on ouvre l'album, on a un livret au visuel "carnet de recherches" qui ouvre sur un prologue.

Des millénaires avant l'âge des Atlantes, au milieu du XXème siècle après J.C., une étincelle naquit dans les tréfonds d'un inhabituel tumulte abyssal.
Guidé par la voix royal d'Atlas, un homme fut le témoin de la fin d'un cycle, et le messager d'une nouvelle ère.
Tandis que les vagues scélérates fracassaient le sable et dévoraient les plaines, à mesure qu'un bleu profond gommait toute autre couleur de la surface du globe, dessinant un monde sans terre, la résurgence d'une île oubliée incarna la promesse d'une époque salvatrice.
Barton est donc le personnage qui découvre ce dieu Atlas. Nous sommes dans une histoire qui s'inspire d'une figure de la recherche sous-marine du XXème siècle, qui a vécu durant des périodes difficiles. L'océan, dans le titre d'ouverture, apparaît comme un lieu de fuite. Nous plongeons avec les notes qui suivent, légères, tout en étant emporté par la lourdeur massive de la batterie. L'instrumentation mime le fait que l'eau nous submerge, et nous étouffe.
La musique se lance, implacable.

On passe alors par différentes étapes :
- "Otis Barton" reste dans un standard Metalcore, avec des paroles à propos de l'humanité et des règles qu'elle impose sur l'individu qui, lui, souhaite se libérer et trouver sa voie. Puisque Barton a connu la guerre, et qu'il est question d'avidité de l'homme, on a cette envie de fuir un système. Suite au premier morceau qui prépare la présence de l'océan, on a ici un titre qui est lourd, dans la veine Core, avec des mélodies qui évoquent les flots vers lesquels s'ouvrent la libération.
Le suivant, "Back to Hadatopia", joue dans la même gamme, et complète en ajoutant des paroles fortes : "Suffering and beauty were meant to be the opposite sides of the same coin" (La souffrance et la beauté semblent être les deux faces d'une même pièce) ou "Remember, Our pact with nature was raped" (Souviens-toi, notre pacte avec la nature a été violé) signalent cette violence globale. Face à tout ce bruit, il y a le cœur marin qui contient le silence.

La Grande Vague de Kanagawa, par Hokusai (source)
- "Within the Massive Stream", illustré par la vague de Hokusai dans le livret, fait entrer le personnage de l'océan, avec une introduction atmosphérique, puis une reprise massive avec batterie et voix en plus de l'instrumentation en intro. L'océan, déchaîné et agressif, s'oppose à l'homme qui pense avoir toujours su, mais qui n'est rien face à la nature implacable :

"Shed your pride, tame yourself, Egos must lie down lower" (Laisse ta fierté, laisse-toi faire (tame signifie "domestiquer", dans le sens, ici, "avoir confiance en la nature qui dirige). Ton égo doit demeurer dans les abysses).
Face à ce changement de paradigme, la musique se charge d'une guitare soliste qui donne du volume et, mis en avant à côté de la lourdeur générale, vient piocher aux tripes.
"Upwelling" dynamise le tout : intro avec un scream ahurissant, instrumentation débridée d'inspiration Djent qui va ensuite vers un moment calme. En deux parties, ce titre tend à détruire pour guider ensuite.
"We thought we were wide awake, sane ! We slept in chaos [...] Now smash through your walls !" (Nous pensions que nous étions éveillés et sains. Nous dormions dans le chaos [...] Maintenant, défonce tes propres barrières !) sont des termes qui, dans la première partie, terminent de signaler l'erreur d'un manque de tendresse et d'émotion. En transition vers la deuxième partie, l'instrumentation s'apaise, conduit à un chant bas, reprend de manière électrique, mais moins appuyée. L'Atlantide a enfin émergé, pour démarrer un nouveau cycle.
L'océan a ainsi pour rôle de ramener l'homme à sa fragilité, signalée en fin de "Upwelling part II" par un silence progressif et pesant.



- Dans "Flight on the Manta", Atlas est cité, comme divinité qui a voulu clore cette ère de négligence de l'homme. Ce titre, en plus d'être absolument saisissant dès sa chute au départ qui signale parfaitement l'apocalypse des flots qui recouvrent le monde, est riche esthétiquement. La "Raie Manta", créature qui semble voler avec ses nageoires en forme d'aile, domine cette planète engloutie et apparaît comme vecteur entre les abysses et le cosmos car il n'y a plus de bornes dans ce monde. Chevaucher cette créature, c'est revenir à une forme de confiance envers ce qu'on a fui, avec une distinction très forte dans les paroles.

"Mankind conquered the highest mountains (L'humanité a conquis les plus hautes montagnes)
And remained seated in the mist of learning (Et a demeuré, ainsi, dans les brumes du savoir)
All while wisdom lay, darkened by clouds, on the ground." (Alors que la sagesse a été laissée au sol, assombrie par les nuages)
Conquérir les montagnes, cela signifie s'éloigner au maximum de l'océan, donc prendre encore plus de distance avec sa simplicité d'émotions, cette sagesse initiale abandonnée. La raie, comme un symbole du lien à notre sensibilité, en opposition à la complexité du savoir accumulé, unifie ces montagnes désormais ensevelies. La musique termine sur un silence progressif, une nouvelle fois.

- Les trois derniers morceaux signalent la suprématie océanique. Atlas y est décrit telle une toute puissance. Puisque c'est un dieu antique et oublié, il évoque cet oubli de la sensibilité que l'on perd au profit de l'intelligence. L'instrumentation se fait plus poétique, plus variée, notamment dans "50°S 100°W" avec des nappes mélodiques aquatiques et une impression globale plus aérienne et moins lourde, en rapport avec un bruit qui a été entendu ici et non-identifié en ce lieu proche du repaire de Cthulhu dans l'oeuvre de Lovecraft. C'est un nouveau départ, pour un nouveau cycle, entre tempêtes et moments de grâce.



Cet océan est globalement massif. La légèreté ne se fait sentir que par quelques moments musicaux suspendus par une batterie moins présente, une voix claire ou absente, et des glissements de frettes pour donner un son étouffé. C'est une aventure, une quête, avec son lot de péripéties. Le terme "odyssée" n'a pas été choisi pour rien, et fait, en plus du terme "Atlantis" et de l'imagerie d'une citée engloutie, rappel de plusieurs éléments mythologiques.
On est en face d'une épopée qui nous fait voyager, graviter autour de l'astre océanique. Ce lien avec la gravitation et le thème spatial n'est pas si étrange que ça, puisque la solitude parfois exposée, ou l'inquiétude et la monstruosité qui ressortent de certains morceaux, évoquent des thématiques liées à des films comme Alien : l'homme seul face à un environnement qu'il ne pourra jamais maîtriser.
On pourra ainsi relier cet album à cette magnifique vidéo, Ocean Gravity.



La technique :

On l'a un peu approché durant la critique de l'oeuvre, mais l'album puise dans plusieurs inspirations, surtout dans le Death metal mélodique, le Metalcore, le Djent et le Metal technique.

On va, bien entendu, y voir un lien évident avec Gojira : certes, ils sont tous les deux français, mais, surtout, il ont ce souhait de travailler autour de concepts.

Le "Flight of the Manta" évoque forcément "Flying Whales" dans le titre, avec des vols de créatures sous-marines. Par ailleurs, le thème de l'océan, couplé à une vision plus universelle de la condition de l'homme prisonnier d'un corps perdu dans l'espace, fonctionne avec l'album "From Mars to Sirius" et, notamment, le titre "Ocean Planet".



Par ailleurs, Gojira utilise les codes du Death metal pour symboliser quelque chose de puissant mais, aussi, d'émouvant. Les riffs de "Where Dragons Dwell" portent une mélancolie qui racle. On retrouve tout à fait ce principe dans Atlantis Chronicles, mais avec une plus grande gamme musicale. Ils ne se contentent pas de faire du Death progressif à forte teneur atmosphérique, ils piochent aussi dans la gamme Djent (rythmique très rapide et saccadée (Upwelling Part 1)) et, surtout, Metalcore avec un chant sans concession et incisif et un côté très griffant dans le son, qui écorche, comme on peut l'avoir dans Five Pointe O ou dans The Agonist ci-dessous, le tout porté par la touche "paroxysme" du Death metal, avec son côté lourd, saturé et vif.



Pour faire simple, nous avons du Deathcore mélodique et progressif. Puissant, intransigeant mais réfléchi et riche en émotions. En soi, ces qualificatifs pour le genre, ça ne signifie pas grand chose. Sauf, qu'en réalité, ils sont parvenus à piocher ce qui se faisait de mieux dans la scène Metal.

Ils empruntent au Technical Death Metal d'Obscura (ci-dessous) ou de Beyond Creation l'extrême beauté et leur hargne poétique, utilisent l'aspect Punk débridé et sans ménagement du Metalcore et structurent le tout avec la progression bien pensée qu'on peut avoir chez Gojira, Death ou Opeth. On peut aussi voir un lien avec l'album "Explore" de Krimh, non seulement par l'inspiration Djent commune aux deux albums, mais aussi par le thème sous-marin.



Enfin, en terme de technique, le travail d'Atlantis Chronicles s'apparente à la démarche de Vektor. Si ce dernier officie dans la thématique du "spatial sci-fi", ils ont tous deux en commun l'esthétique de la solitude et la fragilité de l'homme au sein d'un univers (au sens large) hostile et inconnu. L'instrumentation chez ces deux groupes est entièrement pensée pour être vectrice d'émotions fortes et vibrantes.


Vous pourrez prolonger la découverte de cet univers avec cette interview qui commence à 26 min 30 : https://www.mixcloud.com/lacoleredupeuple/la-colere-du-peuple-radio-show-2016-04-07/

Vous l'aurez compris, cet album est sincèrement une claque. C'est aussi un produit qui se hisse sans problème dans les grosses productions de 2016 à ne pas louper - pour peu que l'on soit sensible à ce Metal peu accueillant, car assez hargneux et complexe à l'écoute. Pour faire une autre comparaison avec quelque chose qui semble n'avoir rien en commun, je rapproche ce disque au jeu Dark Souls. A première vue, cela apparaît aride, pas du tout bienveillant envers ceux qui plongent dedans. Seulement, à force de pénétrer dans cette ambiance, à force d'effort et de compréhension, on découvre de nouvelles facettes. Tout comme le monde de Dark Souls, ce "Barton's Odyssey" a beaucoup à transmettre.



Par contre, en ce qui me concerne, cet article signale la fin de ce que j'ai à vous transmettre.
En effet, suite à plusieurs questions et réflexions, j'ai pris la décision de me couper d'Internet et du milieu de l'édition. J'abandonne, mais sans être vaincu.
En d'autres termes, j'arrête l'entreprise d'écriture avec un grand "E". Je ne cherche plus d'éditeur - le circuit est plus que verrouillé, et ça me fatigue. Je cesse aussi l'activité en indépendant sur Internet - cela me demande beaucoup de temps et d'investissement personnel car Internet et le texte, ça ne fait pas bon ménage, et ça m'épuise de devoir trouver des astuces pour renouveler le blog ou mon contenu littéraire.
Je ne veux pas me forcer à faire des choses qui ne me plaisent pas. Alors, avant d'être définitivement dégoûté de l'écriture, j'arrête de me faire violence, j'arrête de m'infliger la souffrance de refus à répétition. J'arrête aussi de vouloir monter des articles béton pour attaquer les stéréotypes alors que ceux-ci continuent d'être diffusés partout sans que rien ne change. J'arrête de vouloir, seul, brailler plus fort que le bruit de la masse et je prends le temps de faire les choses de mon côté, d'agir en fonction de ce en quoi je crois, tranquillement et modestement.
Je laisse le blog ouvert, car je suis content de ce que j'ai fait. Mais j'en ai marre de me battre à armes inégales via une interface où tout est pipé - comme partout malheureusement.

Alors, pour clore tout ça, j'ai voulu publier cet ultime article qui montre qu'Internet reste quelque chose à défendre. Même si les média traditionnels se sont appropriés cet outil, même si, comme on l'a vu avec Mathieu Sommet, les risques restent réels, il y a toujours des personnes qui se défoncent pour faire du bon boulot.
A ceux-là, je leur laisse cette bataille pour la défense d'une culture ouverte et bienveillante. Pour ma part, j'en ai assez.

Je tiens à remercier chaleureusement tous ceux qui ont commenté, visité, lu, partagé etc. Je remercie également ceux qui passeront par-là.
Ce blog, c'est prêt de 20 000 pages lues, la publication de trois recueils, de plusieurs textes et de Berserker. C'est la volonté de défendre ce qui m'est cher, c'est la trace que je souhaitais laisser pour présenter au mieux possible ce qui pouvait ne pas être bien compris, là où règnent tellement  de discours...
C'était un idéal, que je laisse derrière moi, mais que je continuerai de défendre, à mon échelle.

Restez curieux et ouverts d'esprit, ne restez pas sur une seule vérité. Souvenez-vous : "La vérité n'a pas de nom."

Bonne journée à tous !